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ROUSSEAU : LES CONFESSIONS : PREAMBULE : JE FORME [...] CET HOMME-LA (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

C'est le préambule des « Confessions », grande oeuvre autobiographique écrite, entre 1765 et 1770 et publiée entre 1782 et 1789, par Rousseau, écrivain majeur du siècle des Lumières, qui écrivit des textes talentueux dans divers genres : philosophie politique, roman, le discours, essai, autobiographie.

Ce texte est le début des « Confessions », première grande oeuvre autobiographique qui fut le point de départ d'une vogue particulière pour ce type d'écrit. Il a d'ailleurs aussi écrit « Rousseau, juge de Jean-Jacques » et « Rêveries d'un promeneur solitaire », qui sont deux oeuvres également autobiographiques.

Le passage précède immédiatement le récit de sa vie à travers lequel il veut rétablir la vérité sur lui-même. Dans ce préambule, Rousseau se présente et présente son projet, ses intentions de façon très assurée. Il définit son entreprise autobiographique ainsi que ses objectifs et quelques difficultés.

Texte étudié :

Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.

Moi seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.

Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur aux pieds de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là.

Jean-Jacques Rousseau, "Les Confessions", Préambule

Analyse :

I) Un projet autobiographique original et unique

A. Un projet unique

A la ligne 1, on trouve « une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur » : se sont deux relatives qui soulignent avec des négations l'unicité du projet. « ne jamais » et « ne point » sont des négations fortes, il y a un ton péremptoire. « n'eut jamais » et « n'aura jamais » sont des oppositions du point de vue des temps verbaux. Il n'y a pas d'antécédent, pas de successeur. Il y a un futur de certitude.

Cette entreprise semble aussi unique et originale : il y a une mise en scène du jugement dernier. Cette oeuvre est destinée entre autres à un juge de choix : Dieu lors du jugement dernier. En effet, à la ligne 6, il y a « je viendrai, ce livre à la main ». Rousseau lui parle directement : « Etre éternel » à la ligne 12.

B. C'est aussi et surtout un homme unique

Rousseau s'affirme d'une manière forte : « ce sera moi » à la ligne 2 et « moi seul » à la ligne 3 où l'on trouve la reprise du pronom tonique « moi ». « Moi » est mis en valeur par la forme de la phrase qui est elliptique est très brève en ce début de paragraphe.

Rousseau accentue ensuite sa singularité à la ligne 3 « je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vu ». Il utilise une comparaison pour mettre en valeur sa différence. Il y a une répétition de « aucun » qui renforce cette idée.

Il y a l'image du moule brisé à la ligne 5, qui accentue l'idée par concrétisation. Les autres se ressemblent ; lui est différent. Il n'entre pas dans la fabrication en série.


Il se marginalise : « je suis autre ». Cette formule résume bien la volonté de Rousseau. Même s'il se présente comme un homme, cf. l'expression « mes semblables » à la ligne 12, il cherche avant tout à se distinguer.

=> Donc à une oeuvre unique, correspond bien un être unique.

II) Objectifs et difficultés de l'entreprise autobiographique

A. Bilan d'une vie

C'est une notion qui apparaît dans la référence au jugement dernier aux lignes 6 et 7 avec «  Je viendrai ce livre à la main ». C'est au moment de la mort qu'intervient le jugement dernier. La référence au souverain juge complète cela.

B. Entreprise de justification

On trouve à la ligne 5 « ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu », à la ligne 2 « montrer un homme dans toute la vérité de sa nature » ce qui suggère que Rousseau désire remettre en place une image sans doute faussée de lui-même. Cf. Les problèmes dans la vie de Rousseau concernant l'image négative : on trouve dans ce texte le thème du complot, il critique Voltaire et d'autres, il a un sentiment de persécution. Cf. aussi la dernière phrase qui ressemble à une réplique de quelqu'un qui a été accusé => « qu'un seul te dise : je fus meilleur que cet homme-là ! ».

C. Approfondissement de la connaissance de soi

Il y a plusieurs expressions qui suggèrent une analyse plus approfondie comme « j'ai dévoilé mon intérieur ». Le verbe « dévoiler » montre une notion de transparence. De même, le verbe « découvre » à la ligne 14 ainsi que « confessions » renvoient à l'exposé d'éléments intimes. C'est à rapprocher du titre. Enfin, il y a la citation du poète Pense « intus et in cute » qui signifie « intérieurement et sous la peau » et qui renvoie toujours à une idée de connaissance en profondeur de l'homme par le biais de cette autobiographie.

D. Recherche de la vérité

La vérité est un thème récurrent. On trouve à la ligne 2 « dans toute la vérité de la nature ». La vérité est ici un mot clef. De même, il y a aux lignes 7 et 8 « J'ai dit avec la même franchise » : « franchise » est ici un mot important repris avec un synonyme, « sincérité » à la ligne 14. Cette notion est renforcée par la mise en place du jugement dernier qui fait penser un peu à une scène de tribunal au cours de laquelle on jure de dire toute la vérité. Certaines formules, par leur sens, renvoient aussi à l'idée de sincérité. Par exemple à la ligne 8 il y a « je n'ai rien tu […] rien ajouté ». Le parallélisme et la répétition renforcent cette notion. De plus, pour parvenir à cette sincérité, Rousseau se donne une consigne ; être exhaustif. Ainsi, Rousseau dit « J'ai dit le bien et le Mal » aux lignes 7 et 8, « je me suis montré méprisable et vil… bon, généreux, sublime… ». Ce sont des antithèses qui soulignent des aspects contradictoires que le narrateur prend la peine d'exposer. Il ne montre pas que les bons côtés. C'est une certaine honnêteté. D'ailleurs, à la ligne 13, on trouve « mes indignités, mes misères ». Rousseau a cette qualité de montrer aussi ses faiblesses. Il suggère que chacun doit s'y essayer.

E. Limites de l'entreprise autobiographique

La sincérité est une notion à nuancer.

1. Du point de vue de l'auteur-narrateur

Rousseau souligne lui-même certaines limites de la sincérité, comme on peut le voir à la ligne 9 avec « le défaut de mémoire ». Il avoue donc qu'il a pu modifier un peu la réalité dans « il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent ». De plus, l'emploi du verbe « supposer » montre que ça peut être différent du monde réel.

2. Du point de vue du lecteur

Rousseau se dit sincère, franc ; cependant, il utilise des procédés qui cherchent à le rendre supérieur aux autres hommes alors qu'il proclame plusieurs fois appartenir à une humanité moyenne. En effet, il dit « si je ne vaux pas mieux » à la ligne 4. Il utilise deux fois les mots « mes semblables » aux lignes 2 et 12. Mais il veut quand même être au-dessus d'eux. Ainsi, il évoque des aspects négatifs le concernant mais il finit par du positif, ce qui donne plus de poids à cet aspect-là. Par exemple, il y a « méprisable et vil » puis « bon, généreux, sublime » en deuxième position avec une gradation. A la ligne 13, on trouve « qu'ils écoutent mes confessions » : ici, Rousseau est dans une position de coupable. Mais à cette même ligne, il y a aussi « qu'ils rougissent de mes misères ». L'idée c'est que les hommes doivent retrouver en Rousseau l'image d'eux-mêmes. De plus, il y a l'idée que ces hommes sont peut-être responsables des problèmes de Rousseau. Enfin, « qu'un seul te dise, s'il ose » est une formule qui suggère que cette attitude est impensable car personne, selon Rousseau, ne peut être meilleur que lui. C'est une attitude accusatrice de Rousseau.

Conclusion :

Ce début des « Confessions » peut paraître un peu surprenant : par le ton un peu orgueilleux avec lequel Rousseau présente son projet. Cependant, Rousseau en pose clairement les objectifs : sincérité, introspection approfondie, tentative d'autojustification. Il évoque aussi les difficultés rencontrées. En fait, cette page est très révélatrice de l'oeuvre entière des « Confessions » et de son auteur c'est-à-dire une oeuvre parfois emphatique, mais parfois poignante par le souci de dévoilement sincère, notamment dans les scènes où il passera à certains aveux.

Ouverture :

Le problème de la sincérité préoccupe beaucoup d'autres auteurs.