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ALBERT CAMUS : LA PESTE : INCIPIT : LA VIE A ORAN (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

L'oeuvre de Camus pourrait s'ordonner autour de deux pôles : l'absurde, dont l'oeuvre représentative reste L'Étranger (1942), et la révolte, avec La Peste (1947), mouvement de pensée d'après lequel il existe une valeur qui donne à l'action son sens et ses limites: la nature humaine. Le texte que nous avons à étudier est l'incipit de La Peste, roman publié en 1947. Ce début est conçu d'une façon pouvant être dite classique, dans le sens où, telle une exposition, il est destiné à nous livrer toutes les informations que doit livrer un incipit de roman (temps, lieu, personnages, action).

Nous nous demanderons donc dans quelle mesure cet incipit correspond aux canons du genre et nous donne les outils nécessaires à l'analyse et à la compréhension de l'oeuvre. Pour ce faire, nous analyserons dans un premier temps la description qui est faite de la ville d'Oran ; et dans un deuxième temps, nous verrons quelle description est faite de la vie à Oran.

Analyse :

I) La description de la ville d'Oran

Oran est une ville d'Algérie que Camus connaît parfaitement bien mais qu'il n'apprécie absolument pas. Aussi, écrit-il en 1939 : « Tout le mauvais goût de l'Europe et de l'Orient s'y est donné rendez-vous ».

A. Une ville "laide"

Le narrateur - on sait qu'il s'agit du docteur Rieux qui parle puisqu'il s'agit de la chronique qu'il écrit pendant l'évolution dramatique du fléau - présente d'emblée la ville comme « laide ». Cet adjectif qualificatif très péjoratif place Oran sous le signe du négatif. Le lecteur entre dans un univers sombre, lugubre, qui ne fait qu'annoncer un drame à venir. La suite du texte ne fait que confirmer cet aspect. En effet, nous relevons les anaphores de la préposition « sans », marquant l'absence, la privation - « sans pigeons, sans arbres et sans jardins » -, et de l'adverbe de négation « ni » - « ni battements d'ailes, ni froissements de feuilles ». Il ne semble pas y avoir de place pour l'inutile, dans cette ville commerçante et affairiste. Oran semble donc dépourvue de toute vie, voire inhumaine. A cet égard, le fléau qui va s'y abattre, la peste, sera inhumain, d'où le caractère prophétique de cet incipit. Cette noirceur annonce irrémédiablement la noirceur à venir : le texte repose donc sur le registre tragique.

B. Un point de vue critique sur une ville "neutre"

Outre le fait que cette ville semble dépourvue de toute poésie, voire de toute vie, elle apparaît comme banale, tout à fait ordinaire : il n'y a pas de monuments, donc pas de traces d'un riche passé historique et culturel ; elle est on ne peut plus ordinaire. Afin d'accentuer cette banalité, le narrateur mentionne que «  le changement des saisons ne s'y lit que dans le ciel », tellement le cours de la vie y est monochrome, sans relief. C'est alors l'occasion pour le docteur Rieux d'exposer un point de vue fort critique sur Oran. Il décrit en effet les conséquences - généralement négatives-  de chacune des saisons sur la vie à Oran. Notons alors le large emploi d'expressions péjoratives : « incendie », « maisons trop sèches », « cendre grise », « ombre des volets clos », « déluge de boue » :

- Le printemps revêt un aspect commercial, grâce à l'expression « petits vendeurs » : on vend des fleurs sur les marchés, que les vendeurs ramènent des «  banlieues », étant donné que les fleurs ne poussent pas en ville, et a fortiori à Oran, qui semble dépourvue de couleurs ;
- L'été se caractérise par un excès de chaleur, une chaleur insupportable, qui pousse les habitants à vivre enfermés, dans « l'ombre des volets clos » ;
- L'automne se caractérise quant à lui par un excès d'eau, entraînant des « déluges de boue » ;
- L'hiver est la saison la plus supportable.

Ainsi, seul le climat permet de voir l'évolution des saisons, tellement le cours de la vie à Oran est monochrome. Néanmoins, force est de constater que ce climat se caractérise par ses excès : si le cours de la vie y est sans relief, le temps est particulièrement excessif, marqué par des changements brutaux et violents. Ainsi, cette présentation de la ville se veut critique : aucun point positif n'apparaît. Loin d'être accueillante, Oran repousse la vie. Nous verrons que, plus tard, elle tue toute trace de vie, dans le sens où l'épidémie de peste s'abattra sur elle.

II) La description de la vie à Oran

A. Une description générale, collective

Alors que le premier paragraphe du texte que nous étudions est consacré à la description de la ville d'Oran, le second consiste en une description de la vie des Oranais. Mais ce portrait est général, tout d'abord, collectif. En effet, nous remarquons l'utilisation du pronom indéfini « on » : « on y travaille », « on y aime », « on y meurt ». Cette généralisation montre que les habitants sont pris dans leur ensemble. Ce sont eux qui vont vivre des évènements tragiques, qui vont souffrir, qui vont finalement les surmonter. Ce « on » devient ainsi le personnage principal de l'histoire collective, et en grande partie anonyme. En outre, la vie des habitants d'Oran apparaît tout aussi banale et ordinaire que la ville elle-même. De fait, le narrateur semble la résumer à travers l'accumulation qui figure au début de ce paragraphe : « travaille », « aime », « meurt ». Nous avons ici le résumé d'une vie humaine, avec pour priorité le travail. Cependant, ce qui caractérise le mieux la vie des Oranais, c'est l'ennui et l'habitude ; ces deux lexiques sont largement représentés dans ce paragraphe : « on s'y ennuie », « habitudes », « à heure fixe », « se promènent sur le même boulevard », « se mettent à leurs balcons ». C'est une habitude typiquement méditerranéenne que de profiter de la fraîcheur du soir, mais Camus insiste sur le caractère routinier. La vie des Oranais pourrait apparaître comme bien remplie - « du même air frénétique et absent » -, mais en réalité, elle est faite d'ennuis et d'habitudes. Rien ne semble se passer, sinon ce qui est rituel. Les habitants ont une existence routinière.

B. Les occupations des Oranais

L'appât du gain semble l'occupation principale des Oranais. En effet, l'argent est l'ultime finalité de leur existence, comme le montrent les adverbes de temps « toujours pour s'enrichir » et « d'abord (...) de faire des affaires ». La priorité c'est donc le commerce, « de faire des affaires » : la formule du narrateur « selon leur expression », montre que ce dernier a un regard critique vis-à-vis de cette conception de la vie, il n'adhère pas à leur propos. Ensuite viennent « les joies simples » : « les femmes » - formulation péjorative -, « le cinéma » - dénotant le rêve, l'évasion par la fiction -, et « les bains de mer » - dénotant le délassement, la détente. Afin de se démarquer des Oranais, le narrateur use d'une antiphrase : « très raisonnablement », ce qui montre que le narrateur dénonce le fait que l'argent occupe la place essentielle dans la vie de ces gens, et que les sentiments, le rêve, l'idéal n'occupent que la fin de la semaine, lorsqu'ils n'ont rien d'autre à faire. Enfin la critique du docteur Rieux se fait vraiment explicite à la fin du texte, puisqu'il use du terme « vices », à propos des « plus âgés ». Un vice est une disposition au mal, un défaut grave. Or les occupations des plus âgés n'ont rien de vicieux : « associations de boulomanes », « banquets des amicales », « cartes ». Il en est de même pour les « plus jeunes ». Cependant, ce que dénonce ici le docteur Rieux, c'est le fait que personne n'ait de passion véritable s'inscrivant dans le long terme. Leurs occupations sont vaines et éphémères, comme l'expriment les adjectifs « violents » et « brefs ».

C. La symbolique de la ville d'Oran

Le lieu de l'action n'a pas été choisi par hasard : il a une valeur symbolique. La ville décrite ici est la représentation de toutes les villes d'aujourd'hui. L'usage du présent de l'indicatif, un présent de vérité générale, sous-entend que ce qui se passe à Oran est, certes, habituel, mais aussi que c'est identique dans l'ensemble des grandes villes. En outre, le choix d'une ville aussi peu accueillante permet de préparer la suite du récit particulièrement noire, vu que la peste va entraîner la mort de milliers de personnes.

Conclusion :

Ainsi, cet incipit renseigne parfaitement le lecteur sur le lieu, l'action et les personnages de l'histoire. Oran apparaît comme la capitale de l'ennui, des habitudes, de la non-vie. Cette ville semble parfaitement convenir pour provoquer l'émergence du Mal, ce Mal aussi bien physique que moral, qui peut très bien être vu comme une allégorie de l'époque contemporaine de Camus, avec l'émergence du nazisme en Europe. Nous attendons désormais le drame ainsi annoncé, qui surviendra au chapitre suivant, lorsque le docteur Rieux, au sortir « de son cabinet », bute « sur un rat mort ».