Albert Camus

Camus, Le Mythe de Sisyphe, l’origine du sentiment de l’absurde

Texte étudié

Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci c’est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d’écœurant. Ici je dois conclure qu’elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n’ont rien d’original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l’occasion d’une reconnaissance sommaire dans les origines de l’absurde. Le simple « souci » est à l’ origine de tout.

De même et pour tous les jours d’une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours ou il faut le porter. Nous vivons sur l’avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l’âge tu comprendras », ces inconséquences sont admirables, car enfin il s’agit de mourir. Un jour vient pourtant et l’homme constate ou dit qu’il a trente ans. Il affirme ainsi de sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu’il est à un certain moment d’une courbe qu’il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le casait, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait, quand tout lui-même aurait du s’y refuser. Cette révolte de la chair, c’est l’absurde.

Camus, Le Mythe de Sisyphe

Introduction

Aux expériences de la pauvreté, de la maladie, du soleil, s’est ajoutée en 1939 pour Camus celle de la guerre. S’il n’y a pas pris une part active en tant que combattant, son métier de journaliste, son exode l’ont mis en contact avec cette situation qui n’a pas qu’accentuer ses prises de conscience fondamentales.

Bien qu’apparenté dans une certaine mesure à l’existentialisme, Albert Camus s’en est assez nettement séparé pour attacher son nom à une doctrine personnelle, la philosophie de l’absurde qu’il définit dans Le Mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde (1942).

Après avoir posé le problème du suicide, Camus recherche, dans la seconde partie de son essai, l’origine du sentiment de l’absurde.

Il reprendra la philosophie de l’absurde dans L’Étranger (1942), puis au théâtre dans Caligula et Le Malentendu (1944). Elle parcourt toute son œuvre et sa pensée, jusque dans La Peste (1947).

I. Des intuitions communes

On a voulu voir dans la « philosophie de l’absurde », l’expression de la conscience contemporaine. En réalité, elle approfondit les intuitions qui sont celles de l’homme de tous les temps, pour peu qu’il accepte de réfléchir. Ce moment réflexif, Camus le fait revivre ici, en lui redonnant sa portée universelle.

1. L’engrenage

Il correspond à la lassitude de l’homme qui se rend brusquement compte de l’automatisme de ses gestes et de la monotonie de son emploi du temps.

Au début de L’Étranger, l’existence de Meursault se réduit à ce pur accomplissement des actes quotidiens.

« Les hommes sécrètent de l’inhumain », note encore camus dans Le Mythe de Sisyphe : ils sont asservis à la machine comme le viseur de boulons filmé par Charlie Chaplin ou le joueur de billard électrique mis en scène par Arthur Adamov dans Ping-Pong ; bien plus, leur vie est « machinale », prise dans l’engrenage d’un cycle qui chaque jour, chaque semaine, chaque année recommence.

2. L’inutilité

Cette lassitude, surgie accidentellement de la fatigue ou de l’ennui, amène une question : « pourquoi ? ». L’existence paraît étrange, tronquée de son but.

Son non-sens provient de son absence de finalité.

C’est pourquoi Caligula déclare que tout est « sans importance » et décide que tout est perdu.

La seule raison de nos actes n’est-elle pas en effet l’habitude qui cache « l’absence de toute raison profonde de vivre » ? Le moment réflexif coïncide avec la rupture de l’habitude et suscite le premier étonnement.

3. Les « inconséquences »

Privée de but, notre existence a pourtant une fin : la mort.

Et le brusque souvenir de notre mortalité fait éclater la vanité de nos actes.

Il découvre aussi une étrange inconséquence dans notre façon d’envisager notre durée : nous attendons avec impatience demain alors que demain nous rapproche de notre mort abhorrée.

Ainsi, dans la pièce de Samuel Beckett, Vladimir et Estragon, espérant chaque soir la venue de Godot, sont-ils pris de terreur quand un bruit insolite semble l’annoncer.

« J’ai peur du désir que j’ai de mourir », note aussi Eugène Ionesco dans une formule frappante qui illustre admirablement cette « révolte de la chair » assimilée ci par Camus à l’absurde.

A dire vrai, ce n’est qu’une de ses formes et l’auteur reconnaît lui-même, dans un ajout, qu’il a simplement « énuméré ses sentiments qui peuvent comporter de l’absurde », sans pour autant l’ « épuiser ».

II. Les raisons de leur reprise

Il ne se targuerait pas davantage d’originalité, car il est le premier à dire que ses « remarques » sont « évidentes ». Il les considère seulement comme un point de départ.

1. La naissance de la conscience

Ce « souci » initial, il ne s’agit pas de l’inventer, mais de le retrouver. Camus est sans cesse à la recherche d’un commencement, et il n’hésite pas à le souligner lui-même fortement par des répétitions.

Dans l’esprit de tout homme endormi peut se produire cet « éveil », aussi imprévu que les manifestations de la grâce, aussi involontaire que l’illumination de Pauline : Camus confère une force extrême à la conscience qui nous impose sa lucidité.

C’est par elle, comme il aime à le rappeler jusqu’en ses dernières œuvres, que nous sommes tous semblables.

Sa philosophie refuse se s’appuyer sur une exception, et parle d’emblée sur le mode du « nous ».

2. Le « cogito » de Camus

Ce haut-le-cœur, ce premier moment de lucidité constitue le « cogito » de Camus, parce qu’il est la forme primitive de la révolte.

La formule cartésienne (« cogito ergo sum » : « je pense donc je suis ») sera d’ailleurs frappée dans L’Homme révolté : « je me révolte, donc je suis ».

Les décors qui s’écroulent laissent apparaître dans sa pureté cette prise de conscience « sommaire » qui « est à l’origine de tout ».

La lassitude est bonne parce que, loin de nous asphyxier, elle fait passer le premier souffle dans le foisonnement de la vie.

A la recherche de l’original s’est substituée, dans une manière de table rase, la recherche de l’origine.

3. L’objectivité

Sans doute Camus fait-il allusion à la suite.

Mais il refuse, pour l’instant, de nous imposer une morale qui serait la conséquence de cette découverte.

Que l’on se rendorme ou que l’éveil soit définitif, que, dans ce dernier cas, on choisisse de se suicider ou de faire face, au fond, peu importe : l’essentiel reste que le moment de la conscience ait été vécu.

En cela, Camus ressemble moins à Caligula qu’à Cherea qui refuse de pousser l’absurde dans toutes ses conséquences, ou plutôt qui préfère la vérité de l’absurde aux conséquences qu’on peut en tirer.

On est frappé par l’honnêteté de cette présentation, plus attachée à l’humain qu’à l’exceptionnel, plus descriptive que dogmatique, acceptant l’humilité d’une première démarche qui est celle de tout esprit, quand il parvient à se dégager de la gangue des habitudes.

III. Littérature et philosophie

La pauvreté volontaire de cette « reconnaissance dans les origines de l’absurde » peut-elle s’accommoder de la richesse d’un style dont Noces avait révélé toute la luxuriance ?

1. La stylisation

« Le grand style est la stylisation invisible, c’est-à-dire incarnée », a lui-même expliqué Camus.

Ici, pour s’efforcer de saisir le rythme de nos vies quotidiennes, il les réduit à un rythme, celui-là même de sa phrase, à la fois mécanique, monotone et précipité : « lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi sur le même rythme… ».

La simplification à laquelle il procède est l’expression même de la distance qu’il prend par rapport à une existence vidée de son sens.

2. La sécheresse

Mais la démonstration se déroule aussi sur un rythme implacable, fortement scandé par les multiples ponctuations fortes.

Ce style sec permet au philosophe de démonter le mécanisme de l’absurde et d’en interrompre brutalement la marche par les oppositions fortes et par les asyndètes.

Les reprises de mots engagent une succession logique qui doit pousser l’adversaire dans ses derniers retranchements.

Car c’est bien d’une lutte qu’il s’agit, contre l’ »obscur ennemi » baudelairien, le temps, et le passage s’achève sur un dramatique affrontement.

3. Le pathétique

Cette lutte, l’écrivain la revit.

C’est pourquoi un pathétique discret vient relever l’analyse, grâce aux allitérations et aux échos vocaliques (« tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnements »), aux répétitions (« demain, il souhaiterait demain »), à l’usage de guillemets qui permettent soit de souligner un point particulièrement important, soit de faire entendre la voix de la victime, l’homme.

Cette passion retenue indique suffisamment que l’auteur se juge le premier concerné par le message qu’il délivre.

Le style est ici une manière d’engagement.

Conclusion

N’attendons pas de Camus des révélations sensationnelles.
Il se propose seulement de redire et d’approfondir ce que chacun possède en lui.
Mais cette vérité intérieure, il sait combien de couches la recouvrent.
Il faut la vigueur de son intervention d’écrivain, l’instrument décapant de son style pour qu’elle reparaisse dans sa pauvreté et sa gravité originelles.
En cela, Le Mythe de Sisyphe dépasse le simple traité philosophique : car Camus ne se contente pas d’énoncer une vérité toute faite ; il accepte de recommencer pour tous une « reconnaissance » qu’il a déjà faite pour lui.

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