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LA FONTAINE : LIVRE I : FABLE 3 : LA GRENOUILLE QUI VEUT SE FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BOEUF (ETUDE LINEAIRE)

Introduction :

Dans cette fable, comme Voltaire, La Fontaine dénonce la vanité, mais choisit de passer par le monde animalier. C'est un récit plus amusant, plus burlesqsue, qui permet d'éviter la censure plus facilement, qui rend les ennemis plus chétifs, inoffensifs et insignifiants. On est dans un monde familier et rassurant qui est normalement un genre destiné aux enfants, qui permet de rendre les comportements humains plus puérils.

Comme le conte philosophique, la fable est un apologue. En effet c'est un récit distrayant qui contient une morale, parfois implicite. Dans ses fables le narrateur a le regard scientifique surplombant d'un zoologue ; cela donne l'impression qu'il domine, qu'il maîtrise les défauts humains et qu'il s'en amuse. Il nous donne également l'impression que les comportements humains appartiennent à des lois naturelles, ce qui les rendent d'autant plus dérisoires. La Fontaine porte un regard amusé, serein, résigné, tandis que Voltaire est beaucoup plus rageur, il s'acharne contre ses ennemis qui sont de la même taille. La Fontaine préfère se résigner, observer et sourire.

Texte étudié :

Une Grenouille vit un Boeuf.
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,
Pour égaler l'animal en grosseur,
Disant : "Regardez bien, ma soeur ;
Est-ce assez ? Dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
Nenni. - M'y voici donc ? - Point du tout. M'y voilà ?
- Vous n'en approchez point." La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

La Fontaine, Fables

Analyse :

Vers 1-2

Deux octosyllabes, avec un rythme rapide et vif à la fable, récit allègre (joyeux). On va à l'essentiel, les deux personnages sont présentés dès le premier vers, et nous n'avons pas d'autres caractéristiques si ce n'est leur espèce. Il y a une majuscule au nom "Grenouille" et "Boeuf". Ce sont des allégories, des types, représentant des catégories. On n'a pas de cadre, de lieu, de temps. Nous sommes directement dans le feu de l'action, ce qui donne un récit plus vif. Le premier verbe est au passé simple, on est pris dans un rythme rapide, dans une rencontre incongrue entre la grenouille et le boeuf, une rencontre qui amuse et surprend le lecteur. Ces deux animaux semblent très proches, il y a une syllabe qui les sépare. Illusion d'optique avec le verbe "voir". L'enjambement rend un rythme souple et rapide, on a donc une poésie qui s'adapte à la vivacité du récit, les règles poétiques permettent de cadencer et de rythmer le récit. Au vers 2 La Fontaine utilise le comique : "belle taille" et l'humour avec l'adjectif "belle", c'est un euphémisme de la grenouille qui se permet de juger le boeuf, elle se prend pour un bouvier, elle est outrecuidante (déborde de son propre rôle par la croyance). Ce qui amuse c'est la désinvolture de son jugement avec le boeuf, beaucoup d'euphémismes "belle, semblé" au lieu d'hyperboles pour voir qu'elle fait partie du même monde alors que ce n'est pas le cas. La Fontaine critique les gens qui jouent un rôle, la fausse désinvolture des gens qui se donnent des aires d'importance. La grenouille a l'air très humaine et réaliste. Nous avons également de l'humour dans les rimes avec "boeuf" et "oeuf" qui soulignent la disproportion entre la grenouille et le boeuf, ce qui accentue le contraste entre l'aisance de la grenouille pour parler, mais lorsqu'il s'agit de rattraper la réalité, le travail -> tri/palium -> torture, "travail" rejoint son étymologie, le travail rejoint la torture.

Vers 3-4

Il y a une opposition entre le boeuf et "elle", "elle" qui est mis en valeur, elle est pointée du doigt, un doigt accusateur de La Fontaine, il s'acharne sur sa petitesse comparaison à un oeuf, c'est une chute burlesque. La Fontaine change souvent de rythme pour rendre son récit plus vivant. Le vers suivant est un alexandrin, pour souligner la pénibilité et la lenteur de la grenouille.

Apposition au début du vers 4 : "envieuse", La Fontaine met en valeur la portée morale et critique de son récit. telle une morale avec un adjectif moralisateur. Assonance en "e" pour imiter les difficultés de la grenouille, accumulation des efforts de plus en plus lourds et pénibles qui échouent à la fin. Gradation ratée. Travail de la grenouille laborieux, sans succès, rythme malaisé et désagréable. L'anaphore souligne la difficulté de la grenouille. Le "ce" de "ce travail" montre le caractère nombriliste de la grenouille, beaucoup d'exagérations comiques avec un rythme poussif et saccadé.

Vers 5

Nous avons une répétition de la grosseur de la grenouille, une obsession de la taille et du poids. Une obsession triviale matérielle, un peu ridicule et burlesque. Il n'y a rien de spirituel, ce n'est que de l'organique, une impression de pesanteur, de lourdeur dans un univers très organique qui suggère l'épaisseur d'esprit de la grenouille.

Vers 6

Pour mieux montrer l'obsession de la grenouille il y a un passage au récit direct, récit plus amusant et plus vivant. La Fontaine nous donne à voir une petite scène, moraliste pas comme un philosophe. La Fontaine n'est pas moralisateur mais juste moraliste. C'est donc au lecteur d'interpréter, tout le travail de la critique est un suspens, c'est-à-dire entre nos mains. La Fontaine montre du doigt, il donne à voir, c'est tout. Ici il se contente de caricaturer celle qui est en proie à son obsession. On a l'impression que par défaut la grenouille transforme son corps grâce au langage. Même illusion que le baron dans "Candide". Elle s'exhibe, elle a l'impression de gonfler à force d'être regardée. Comme la baronne mais dans le sens contraire, qui est considéré à cause de son obésité. Réflexion typique du XVIIème siècle avec le poids et l'importance des gens dans la société qui se font souvent sur des critères superficiels et creux : la baronne qui est obèse, le boeuf qui est épais, qui ont certes du poids et occupent de la place mais rien d'intelligent derrière. De même pour la grenouille tout le volume qu'elle occupe est du volume sonore et donc de la vanité. Dans la société plus les gens occupent de volume, plus ils sont importants mais c'est souvent le vide derrière. La grenouille n'est pas capable de se gonfler que d'orgueil. C'est un être vide qui ne peut vivre que par le regard des autres, avec rien de réellement solide. On peut voir l'impatience de la grenouille : "Regardez bien" avec une insistance de "encore" qui accentue l'impatience. Le rythme imite également l'affolement et le gonflement de la grenouille. C'est un rythme haché, ternaire, qui imite l'impatience de la grenouille.

Vers 7-8

Les répliques de l'autre grenouille sont sanglantes et dégonflent l'orgueil de la grenouille. Les répliques sont courtes, quelques syllabes d'où la brutalité. Le caractère est laconique, cruel. Dans ce vers on remarque un tiraillement entre le principe de réalité et le fantasme de la grenouille, ce qui rend le texte plus amusant à la lecture. Rythme marqué par l'oscillation entre deux opposés : imitation du coassement de la grenouille. La coassement de la grenouille est laid, la grenouille gonfle et dégonfle quand elle coasse. Il y a une alternance rapide de parole sans intervention du narrateur qui rend cette scène sèche, mais une fois de plus amusante. Répétition de la soeur amusante par paroles, la conique, cruelle et brève, elle insiste sur l'inutilité des efforts de la grenouille, insiste sur la négation. Plus l'un fait des efforts, plus l'autre la rabaisse. Répétition du mot "point". La répétition accélère l'impatience de la grenouille. "Donc" permet de marquer l'impatience. Répétition de "m'y voici bien" sur place de la grenouille. Le mot de la fin appartient à l'autre grenouille. Verdict définitif et sans appel. La grenouille n'y approche même pas ! Soeur cruelle. La grenouille n'a fait que du sur place. Vanité de la grenouille due au fait que ses efforts pénibles, son énergie dispersée en vain pour en arriver au même point c'est-à-dire le néant le plus total. "Point" est le dernier mot de la soeur.

Vers 9-10

Le verdict définitif ne met pas fin aux efforts de la grenouille, c'est l'outrecuidance, nouvel enjambement qui souligne l'outrecuidance, qui veut dépasser les limites et les cadres assignés de même que la phrase déborde du vers. La Fontaine a une vision conservatrice de la société, pour lui chacun doit rester à sa place et la grenouille a tort de vouloir déborder. La Fontaine fait rimer "encore, pécore", ce qui crée un effet burlesque parce qu'il remet la grenouille à sa place. "Pécore" est mis en valeur, alourdi par "chétive" d'un point de vue spatial et d'un point de vue intellectuel. Le jugement de La Fontaine est extrêmement moqueur, virulent. La critique des envieux devient violente et radicale, la grenouille, et les envieux en général. Amoindris, ridiculisés, tous les envieux sont jugés aussi stupides qu'une grenouille sans cervelle.

Vers 10

Derniers vers ironique : "Si bien" comme si le fait qu'elle crève était voulu, inverse de ce qui devait arriver, elle voulait grossir, elle devient néant. Le but voulu par la grenouille devient l'inverse. La Fontaine fait semblant d'apprécier l'exploit. Le dernier vers est comme une chute rapide et brutale qui imite l'éclatement de la grenouille. Le rythme aussi imite l'éclatement de la grenouille avec passage de l'alexandrin à l'octosyllabe. Phrase minimale, brève, sans exagération. Le dernier vers est également burlesque puisqu'on a une situation drôle et inattendue. Pour les besoins de sa morale, La Fontaine va contre les lois de la nature des fables, c'est une fable fantaisie, une fantaisie burlesque.

Du début à la fin aucun commentaire sur la fin de la grenouille, ce qui procure une chute encore plus brutale. La grenouille est définitivement renvoyée à son néant derrière des rimes cruelles car elle est basée de manière très forte sur l'opposition entre le but recherché qui est inatteignable et le résultat acquis, qui est le néant.

La morale

Ici ce n'est pas vraiment une leçon de morale, mais une observation critique des contemporains de La Fontaine. La Fontaine est un moraliste ; il observe les moeurs et les caractères. Il parle à la fois des hommes de son époque et de la nature humaine en général (cf. présents de vérité générale), les propos sont les plus généraux possibles. On passe du plus particulier (la grenouille) au plus général.

- Le ton devient beaucoup plus solennel, des alexandrins : rythme ample, grave, solennel. Le ton est plus sérieux, plus grave, plus imposant. Les termes sont très généraux : "le monde", "gens", "plein" ; cela donne à l'observation initiale un caractère universel. On généralise la grenouille.
- D'ailleurs le lecteur lui-même se sent concerné. Après avoir bien ri de la grenouille, le miroir se retourne contre lui avec la comparaison de supériorité niée : "pas plus sages". La tournure sonne comme un avertissement, un rappel à l'ordre, une prise de parti. Une leçon de sagesse derrière le divertissement.
- "tout" : un mot à valeur absolue. Le martèlement par l'anaphore de "tout" (le lecteur y compris, ne peut pas échapper à la généralisation) fait que le lecteur se sent de plus en plus concerné. Avec l'anaphore on sent qu'absolument toute la société humaine est visée. On a un jugement très sévère sur ses contemporains de la part de La Fontaine.
- Critique de la vanité (cf. 2 définitions, étymologie). Cf. baron qui cherche à changer son statut en changeant les mots ("Candide"). Cf. Le bourgeois gentilhomme qui cherche à changer sa classe sociale en changeant les apparences. La Fontaine dit que chacun doit garder sa juste place dans la société. Conservateur. Contre l'envie, mais aussi contre le désordre social. Mais pour le bien-être, le confort personnel. Une leçon de sagesse, plus que de morale.




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