Voltaire : L'Ingénu : Chapitre 6 : L'Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux

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  • PASSAGE : Voir texte étudié ci-dessous.
Extrait du commentaire :

Nous allons étudier un extrait du chapitre six de « L'Ingénu » de Voltaire, Jean François Arouet de son vrai nom. L'auteur est un philosophe des Lumières auteur de « Micromégas », « Candide », « Contes philosophiques » et du « Traité de la tolérance ». Il est contemporain des encyclopédistes, Rousseau, Diderot, d'Alembert.
Dans ce passage, l'Ingénu a été reconnu par les Kerkabons comme étant leur neveu, il a été baptisé contre sa volonté puis en acquiesçant lorsque Mlle St Yves devient sa maîtresse. Les deux jeunes gens sont attirés l'un par l'autre mais l'église s'oppose au mariage entre un baptisé et sa marraine. L'Ingénu prend la décision de passer outre. Dans le but de répondre à la problématique, « comment le récit se met-il au service de l'argumentation ? », nous verrons dans un premier temps en quoi cette scène est une scène d'action, dans un second temps, nous étudierons l'aspect comique de l'extrait, puis en dernier lieu, nous analyserons le débat moral sur l'opposition...

Texte étudié :

A peine l'Ingénu était arrivé, qu'ayant demandé à une vielle servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la porte mal fermée, et s'était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s'était écriée : « Quoi ! C'est vous ! Ah ! C'est vous ! Arrêtez-vous, que faites-vous, » Il avait répondu : « Je vous épouse », et en effet il l'épousait, si elle ne s'était pas débattue avec toute l'honnêteté d'une personne qui a de l'éducation.

L'Ingénu n'entendait pas raillerie ; il trouvait toutes ces façons-là extrêmement impertinentes. « Ce n'était pas ainsi qu'en usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse ; vous n'avez point de probité ; vous m'avez promis mariage, et vous ne voulez point faire mariage : c'est manquer aux premières lois de l'honneur ; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la vertu. »

L'Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême ; il allait l'exercer dans toute son étendue, lorsqu'aux cris perçants de la demoiselle plus discrètement vertueuse accourut le sage abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un prêtre de la paroisse. Cette vue modéra le courage de l'assaillant. « Eh, mon Dieu ! Mon cher voisin, lui dit l'abbé, que faites-vos là ? - Mon devoir, répliqua le jeune homme ; je remplis mes promesses, qui sont sacrées. »

Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l'Ingénu dans un autre appartement. L'abbé lui remontra l'énormité du procédé. L'Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu'il connaissait parfaitement. L'abbé voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage, et que sans les conventions faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu'un brigandage naturel. « Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des contrats, des dispenses. » L'Ingénu lui répondit par la réflexion que les sauvages ont toujours faite ; « Vous êtes donc de bien malhonnêtes gens, puisqu'il faut entre vous tant de précautions. »

L'abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. « Il y a, dit-il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de fripons parmi nous ; et il y en aurait autant chez les Hurons s'ils étaient rassemblés dans une grande ville ; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre : on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la vertu s'est donné elle-même. »