Montesquieu : Lettres persanes : Lettre XXIV

MONTESQUIEU : LETTRES PERSANES : LETTRE XXIV (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

  • Montesquieu (1689-1755) : magistrat et écrivain français ; voyage beaucoup.
  • Lettres persanes : roman épistolaire publié en 1721 anonymement, relatant le voyage en Europe de deux persans Uzbeck et Rica. Leurs aventures se déroulent de 1712 à 1720 (règne de Louis XIV jusqu'en 1715 et régence de Philippe d'Orléans de 1715 à 1723). Leur séjour parisien dure de 1712 à 1715. Ils quittent la Perse et découvrent les parisiens, leurs opinions politiques et religieuses.
  • Dans ce extrait, Uzbeck et Rica découvrent la France, ils sont très étonnés. Cet étonnement est un moyen pour Montesquieu de souligner des aspects critiquables de la société : le mode de vie des parisiens, le pouvoir royal et du pape qui sont jugés excessifs.

Texte étudié :

RICA A IBBEN

A Smyrne.

    Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
    Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
    Tu ne le croirais pas peut-être, depuis un mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent mieux partie de leur machine que les Français; ils courent, ils volent: les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien: car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain où le premier m'avait pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avais fait dix lieues.
    Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des moeurs et des coutumes européennes: je n'en ai moi-même qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
    Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
    D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et il le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.
    Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape: tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce.
    Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer, de certains articles de croyance. IL y a deux ans qu'il lui envoya un grand écrit qu'il appela constitution, et voulut obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y était contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se révoltèrent, et dirent qu'ils ne voulaient rien croire de tout ce qui était dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices de toute cette révolte qui divise toute la cour, tout le royaume et toutes les familles. Cette constitution leur défend de lire un livre que tous les chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l'outrage fait à leur sexe, soulèvent tout contre la constitution: elles ont mis les hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir de privilège. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas mal; et, par le grand Ali, il faut qu'il ait été instruit des principes de notre sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles se mêlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin du paradis?
    J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à les croire.
    On dit que, pendant qu'il faisait la guerre à ses voisins, qui s'étaient tous ligués contre lui, il avait dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouraient; on ajoute qu'il les a cherchés pendant plus de trente ans, et que, malgré les soins infatigables de certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu trouver un seul. Ils vivent avec lui: ils sont à sa cour, dans sa capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvés. On dirait qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus rien en particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont le génie et le destin sont au-dessus du sien.
    Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux du pays où tu es, sont des hommes bien différents.

    De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.

Structure du texte :

  • Lignes 1 à 21 : l'agitation des parisiens
  • Lignes 22 à 38 : le pouvoir royal
  • Lignes 39 à 45 : description du pouvoir papal

Annonce des axes :

  • Une lettre écrite à l'oriental (permet l'expression de l'étonnement)
  • Critique de la société française

Commentaire :

I) L'attrait d'une lettre écrite "à l'orientale" : permet l'étonnement

A. Caractères formels de la lettre.

  • Lieu de provenance, date écrite en système musulman et chrétien.
  • Ville d'origine : Ispahan.
  • Nom des personnages (Rica à Ibben).
  • Tutoiement : je émetteur, tu destinataire, présent d'énonciation et de description.
  • Références à l'Orient :
    • Comparaison entre Paris et Ispahan (hauteur des maisons).
    • Allusion au rythme de vie en Perse : les voitures lentes d'Asie ; le pas réglé de nos chameaux.
    • Le roi est "un grand magicien" : connotation orientale.
    Ces références servent à donner une apparente réalité à la lettre pour capter l'attention du lecteur (attrait de l'Orient, de l'inconnu), en rendant la lettre plus attrayante.
    Permet surtout d'introduire un regard neuf et extérieur sur le mode de vie des européens (voir B.).
    Relativiser la position de l'Occident qui se considérait alors comme la référence unique : notion de tolérance : ici, c'est la Perse qui est la référence et non l'Europe.
    Moyen de critiquer la société française en se cachant : échapper à la censure.

B. L'expression de l'étonnement.

  • Sentiment dominant chez les Persans :
    • Ligne 10 : "Tu ne le croirais pas peut-être".
    • Ligne 24 : "Je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner".
    • Ligne 39 : "ce que je te dis de ce prince ne doit pas t'étonner".
  • Comparaisons qui vont de l'inconnu au connu (périphrases) :
    • "Six ou sept maisons baties les unes sur les autres" = les immeubles.
    • "Un grand magicien" = le Roi.
    • "Un autre magicien, plus fort que lui" = le Pape.

Souligne son ignorance en ce qui concerne les moeurs parisiennes, en insistant sur la brièveté de son séjour : "Nous sommes à Paris depuis un mois", "Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des moeurs et des coutumes européennes : je n'en ai moi-même qu'une légère idée".
Permet à Montesquieu de se détourner de la réalité. Cette remarque est faite juste avant de commencer à parler du Roi, ce qui va amener surprise et incrédulité, d'où l'ironie.

II) Une critique détournée de la société française

On parle tout d'abord des moeurs, de la crédulité, puis du Roi, et enfin du Pape.

A. Tout d'abord, critique de la ville et des parisiens.

Sur un ton de fantaisie et d'humour.

  • Exagérations nombreuses : "si hautes", "extrêmement peuplée", "je n'ai encore vu marcher personne", "je suis plus brisé que si j'avais fait dix lieues".
  • Champ lexical du mouvement, de la confusion : "un bel embarras", "ils courent, ils volent", "mouvement continuel".
  • Comique de farce, gestes mécaniques (Lignes 16 à 20).

Tout cela dénonce une vie trop agitée, la brutalité, le manque de courtoisie ("les coups de coude"), leur mode de vie en général.

B. Critique du Roi.

  • Le roi est décrit comme un manipulateur : critique du pouvoir royal de l'époque : l'absolutisme (on est pendant le règne de Louis XIV) :
    • "il exerce son emprise sur l'esprit même des sujets";
    • "il les fait penser comme il veut";
    • "il n'a qu'à leur persuader";
    • "il n'a qu'à leur mettre dans la tête"
    La construction répétitive " Si ... il n'a qu'à" montre l'emprise du roi sur ses sujets.

Le système absolutiste est visé, plus que la personne du Roi : critique de la politique guerrière de Louis XIV : "entreprendre de grandes guerres".
"grande force et puissance qu'il a sur les esprits" : ce qui le fait qualifier le Roi de "magicien" (terme dévalorisant).
Vocabulaire du pouvoir : "empire, esprit, pouvoir, persuader, force, puissance, convaincre".

C. Critique de la crédulité des sujets.

"la vanité des sujets" : soumis au Roi.
"les titres d'honneur à vendre" : charges conférant la noblesse qui pouvaient s'acheter (aucune valeur réelle) : "prodige de l'orgueil humain".
"ils le croient", "ils en sont aussitôt convaincus" montrent leur crédulité.
Il présente comme absurde et ridicule la guérison des écrouelles par le Roi : "il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant" (allusion au sacre).

D. Critique du Pape.

Dénonce une hiérarchie dans la manipulation : le Pape manipule les sujets : "il y a un autre magicien, plus fort que lui (le Roi), qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres" : montre le pouvoir de la religion sur les esprits à cette époque.
Les rites religieux sont visés. C'est pour Montesquieu l'occasion de manifester son déisme (croit en Dieu mais pas en la religion).
Le terme de la magie sert de fil conducteur dans la présentation expéditive et burlesque du dogme chrétien (Pape représenté comme vulgaire : illusionniste et manipulateur). Allusion au mystère de la Trinité et de l'Eucharistie : ce qui est cru par les chrétiens devient un espèce de tour de passe-passe.
Connotation dépréciative de la dernière phrase : "mille autres choses de cette espèce".

Conclusion :

  • La lettre XXIV est représentative de toutes les Lettres Persanes car on y retrouve les trois éléments de la démarche de Montesquieu :
    • Fiction orientale : fait croire au lecteur qu'il s'agit d'une véritable correspondance entre les Persans : il se protège ainsi contre la censure, et peut introduire un regard extérieur sur la réalité européenne.
    • Etonnement : fait voir les choses autrement et permet ...
    • ... une remise en question et une critique : sur la société européenne, le mode de vie des français, le pouvoir royal, la religion.
  • Le regard étonné est une technique souvent utilisée par les philosophes au XVIIIème siècle, dans l'Ingénu par exemple ou encore Micromégas.