Albert Camus

Camus, L’Etranger, Le meurtre de l’Arabe

Texte étudié

Meursault, le personnage-narrateur est retourné sur la plage où peu avant avait éclaté une altercation entre son ami Raymond Sintès et deux Arabes. Tout semble terminé lorsque Meursault, à qui Raymond avait donné un révolver, rencontre par hasard l’un des deux Arabes.

Il était seul. Il reposait sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans les ombres du rocher, tout le corps au soleil. Son bleu de chauffe fumait dans la chaleur. J’ai été un peu surpris. Pour moi, c’était une histoire finie et j’étais venu là sans y penser.

Dès qu’il m’a vu, il s’est soulevé un peu et a mis la main dans sa poche. Moi, naturellement, j’ai serré le revolver de Raymond dans mon veston. Alors de nouveau, il s’est laissé aller en arrière, mais sans retirer la main de sa poche. J’étais assez loin de lui, une dizaine de mètres. Je devinais son regard par instants, entre ses paupières mi-closes. Mais le plus souvent, son image dansait devant mes yeux, dans l’air enflammé. Le bruit des vagues était encore plus paresseux, plus étale qu’à midi. C’était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant. A l’horizon, un petit vapeur est passé et j’en ai deviné la tache noire au bord de mon regard, parce que je n’avais pas cessé de regarder l’Arabe.

J’ai pensé que je n’avais qu’un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Et cette fois, sans se soulever, L’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais à la porte du malheur.

Camus, L’Étranger (I,6) (1942)

Introduction

Aux expériences de la pauvreté, de la maladie, du soleil, s’est ajoutée en 1939 pour Camus celle de la guerre. S’il n’y a pas pris une part active en tant que combattant, son métier de journaliste, son exode l’ont mis en contact avec cette situation qui n’a pas qu’accentuer ses prises de conscience fondamentales. Bien qu’apparenté dans une certaine mesure à l’existentialisme, Albert Camus s’en est assez nettement séparé pour attacher son nom à une doctrine personnelle, la philosophie de l’absurde qu’il définit dans Le Mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde (1942).
Après avoir posé le problème du suicide, Camus recherche, dans la seconde partie de son essai, l’origine du sentiment de l’absurde. Il reprendra la philosophie de l’absurde dans L’Étranger (1942), puis au théâtre dans Caligula et Le Malentendu (1944). Elle parcourt toute son œuvre et sa pensée, jusque dans La Peste (1947).
Le texte que nous allons étudier se situe à la fin du dernier chapitre de la première partie. Lors de la rencontre avec les deux Arabes, Sintès tenait en main le révolver et c’est Meursault qui lui conseille de se battre d’homme à homme avec l’un d’eux et de lui remettre le révolver ; sur ces entrefaites, les deux Arabes s’éclipsent derrière un rocher de la plage.
Dans cet extrait, Meursault, le personnage-narrateur, est retourné seul sur la plage où peu avant avait éclaté cette altercation, le révolver, glissé fortuitement dans sa poche. Il rencontre par hasard l’un des deux Arabes. Toute la scène se présente comme un concours de circonstances où le hasard joue un rôle déterminant. Mais en même temps, un certain nombre d’éléments insistent sur la fatalité de cette rencontre.

I. Une scène dramatique

1. Le rôle du hasard

Le retour du personnage-narrateur aux abords de la source est présenté comme une banale promenade.
Le paysage renvoie à une scène antérieure : « Pour moi, c’était une histoire finie » qui n’a pas culminé d’un point de vue dramatique.
Ici, le héros se trouve seul face à l’Arabe qui devient alors son adversaire.
La surprise n’est pas de retrouver l’Arabe : « J’ai été surpris un temps » mais de le découvrir précisément en train d’occuper cet endroit de fraîcheur convoité par Meursault : « J’étais venu là sans y penser ».
L’Arabe se trouve dans une position d’abandon dont rêve le narrateur lui-même : « il reposait sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans les ombres du rocher, tout le corps au soleil ».

2. La progression dramatique

Elle est liée à la progression de Meursault : « j’étais assez loin de lui, à une dizaine de mètres ».
A l’évaluation immobile et plutôt précise succède alors d’abord une avancée sans conséquences : « J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. »
L’évaluation, ici très approximative, justifie l’immobilité de l’Arabe ; mais une troisième phrase, soulignée avec insistance et comme étirée dans le temps, donne aux deux phrases précédentes leur caractère suspensif et dramatique : « A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant » ; « en me déplaçant d’un pas » ; « Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant ».

3. Le temps suspendu

L’instant tragique a pour particularité d’être relié à des antécédences : « Le bruit des vagues était encore plus paresseux, plus étale qu’à midi. C’était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici ».
Tous ces éléments renforcent le lien avec la scène précédente, mais il s’y ajoute une épaisseur que signalent les anaphores et les rythme binaire et ternaire.
Du point de vue dramatique, cette scène se rapproche d’une autre journée évoquée au début du roman et qui confère à notre passage le rôle d’une fermeture en boucle : « C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman ».
Outre l’aspect funèbre qui contamine cet instant, c’est le temps qui s’est immobilisé : « Il y avait deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant ».
La métaphore joue à la fois sur les rapports entre « journée » et « océan », superposition favorisée par un décor dominé par la lumière solaire, point de départ de confusions et de métamorphoses, agissant concrètement sur les sensations physiques.

II. Des sensations physiques altérées

1. La confusion visuelle

Dans ce décor immobile autant qu’insoutenable, c’est la vision qui est surtout soumise aux incertitudes et à l’aveuglement : « Je devinais son regards par instants, entre ses paupières mi-closes. Mais le plus souvent, son image dansait devant mes yeux, dans l’air enflammé » ; « Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux était aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel ».
La luminosité, ici, loin de rendre claire la perception, est source de confusion : « Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire ».
De même, le couteau de l’Arabe se métamorphose : « Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux ».

2. Les symptômes du malaise

C’est l’ensemble des sensations qui se conjuguent pour neutraliser la dimension du hasard.
Ainsi en va-t-il de l’animation de la plage dans la description : « Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi ».
De même, la sensation de chaleur constante dans le passage prend plus de relief dans les moments d’immobilité et de suspension : « J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils ».
De son côté, la mer s’anime aussi dans ce paysage : elle « a charrié un souffle épais et ardent ».
A ces impressions visuelles et tactiles externes, s’ajoutent des sensations internes : « le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau ».
Aux impressions visuelles et tactiles s’ajoute l’appel décisif de l’ouïe.

3. La rupture de l’équilibre

Le bruit du révolver installe un avant et un après de la faute : « J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux ».
Le plus-que-parfait d’aspect accompli signale cette rupture, il souligne qu’il y a eu un instant de vertige, de « vacillement ».
Dès lors les perceptions sont renversées, illusoires : « Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût ».

III. Une scène symbolique

1. L’univers de l’enfant

La confrontation avec l’Arabe ne se fait pas franchement mais de façon ludique, sans paroles ni menaces : « Dès qu’il m’a vu, il s’est soulevé un peu et a mis la main dans sa poche ».
De même, la transformation de la lame, par un effet d’irréalisation et de métamorphose, se perçoit nettement : « La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front ».
La possession d’une arme, en outre, le place dans un état de toute puissance et lui procure des sensations parfaites : « j’ai touché le ventre poli de la crosse », ventre non plus maternel mais engendrant la mort.
Enfin, Meursault parle de sa mère en l’appelant « maman » lorsqu’il évoque son enterrement, terme affectif sans doute habituel mais qui marque une absence de maturité.

2. Le châtiment biblique

Tout un champ lexical indique ce rapprochement : « glaive », « lame étincelante ».
L’insistance avec laquelle le texte souligne que c’est le « front » qui est touché montre que l’agression se porte sur un endroit vital du corps : « Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front ».
Dès lors l’image du châtiment divin devient plus nette : « Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu ».
Enfin, les coups de révolver sont « quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur ».

3. Le désaccord avec la nature

Si la composante biblique ne doit pas être négligée, il est aussi important de noter que l’acte de tuer s’inscrit comme une rupture de l’ordre de la nature.
L’enchaînement des actes se déroule sur un mode passif : c’est l’ « être » qui s’est tendu, non la volonté d’une conscience libre : « la gâchette a cédé » souligne que ce n’est pas le doigt qui a appuyé.

Conclusion

Ce passage centré sur le thème du meurtre demeure dans une ambiguïté et le hasard joue autant que la fatalité.
Le système de causalité est en question.
Or, toute la syntaxe de l’Étranger escamote les liens logiques.
L’étrangeté viendrait alors d’une neutralisation de la volonté interne et d’un concours de circonstances.
Elle s’appuie sur un ensemble cohérent d’images symboliques qui fait contrepoids à une simplicité syntaxique toujours recherchée.

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