François-René de Chateaubriand

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, La Grive de Montboissier, Commentaire 1, Promenade – Apparition de Combourg

Texte étudié

Livre 3 – Chapitre 1

Montboissier, juillet 1817.

Promenade. ? Apparition de Combourg.

Depuis la dernière date de ces Mémoires, Vallée?aux?Loups, janvier 1814, jusqu’à la date d’aujourd’hui,
Montboissier, juillet 1817, trois ans et six mois se sont passés. Avez?vous entendu tomber l’empire ? Non :
rien n’a troublé le repos de ces lieux. L’empire s’est abîmé pourtant ; l’immense ruine s’est écroulée dans ma
vie, comme ces débris romains renversés dans le cours d’un ruisseau ignoré.

Mais à qui ne les compte pas peu importent les événements : quelques années échappées des mains de
l’Éternel feront justice de tous ces bruits par un silence sans fin.

Le livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa
gloire : je commence le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J’ai vu de près les rois, et mes illusions
politiques se sont évanouies, comme ces chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d’abord ce qui
me fait reprendre la plume : le cœur humain est le jouet de tout, et l’on ne saurait prévoir quelle circonstance
frivole cause ses joies et ses douleurs. Montaigne l’a remarqué :  » Il ne faut point de cause, dit?il, pour agiter
notre âme : une rêverie sans cause et sans subject la régente et l’agite.  »

Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du Perche. Le château de cette terre,
appartenant à madame la comtesse de Colbert?Montboissier, a été vendu et démoli pendant la Révolution ; il
ne reste que deux pavillons, séparés par une grille et formant autrefois le logement du concierge. Le parc,
maintenant à l’anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française : des allées droites, des
taillis encadrés dans des charmilles, lui donnent un air sérieux ; il plaît comme une ruine.

Hier au soir je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel d’automne ; un vent froid soufflait par
intervalles. A la percée d’un fourré, je m’arrêtai pour regarder le soleil : il s’enfonçait dans des nuages
au?dessus de la tour d’Alluye, d’où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher
il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces
Mémoires seront publiés.

Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un
bouleau. A l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel. J’oubliai les catastrophes
dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si
souvent siffler la grive. Quand je l’écoutais alors, j’étais triste de même qu’aujourd’hui. Mais cette première
tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience ; la tristesse que
j’éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l’oiseau dans les
bois de Combourg m’entretenait d’une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de
Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n’ai plus rien à
apprendre, j’ai marché plus vite qu’un autre, et j’ai fait le tour de la vie. Les heures fuient et m’entraînent ; je
n’ai pas même la certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai?je déjà commencé à
les écrire, et dans quel lieu les finirai?je ? Combien de temps me promènerai?je au bord des bois ? Mettons
à profit le peu d’instants qui me restent ; hâtons?nous de peindre ma jeunesse, tandis que j’y touche encore :
le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s’éloigne
et qui va bientôt disparaître.

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Livre 3, Chapitre 1

Introduction

Mémoires d’Outre tombe a été rédigé dans les 40 dernières années de la vie de Chateaubriand. C’est un écrivain du 19ème siècle, qui fut l’un des précurseurs du romantisme. Son œuvre s’inscrit dans la tradition classique des Mémoires, c’est-à-dire la rétrospection des évènements politiques, historiques de l’époque de l’auteur mais aussi dans le style des Confessions de Rousseau, œuvres appelées autobiographiques, qui insistent sur l’histoire de la formation d’une personnalité. Dans cet extrait, Chateaubriand raconte comment une sensation provoque un souvenir.

I. Le cheminement de la pensée

1. Temps, mode et valeur des verbes

Il y a à la fois des temps du récit c’est-à-dire l’imparfait (« promenais », « ressemblait », « soufflait »), le passé simple (« revis », « entendis »), le plus que parfait (« avait vu »), pour narrer une sensation qui réveille un souvenir mais aussi du discours constitué par les commentaires suggérés par le retour de ce souvenir. Ces commentaires sont faits soit à l’imparfait (« j’étais triste de même qu’aujourd’hui », ligne 11), soit au présent du discours ou de vérité générale, ou au passé composé et au futur.
Donc on voit que la pensée de l’écrivain oscille entre le souvenir et les commentaires d’ordre philosophique amenés par celui-ci à savoir la nostalgie, le thème de la loi impitoyable du temps qui mène à une mort certaine et qui menace l’autobiographie dans son écriture.

2. Les mots de liaison

Paragraphe 1 : Un seul mot de liaison : « comme », pour introduire une comparaison. On parle ici de parataxe (absence de mots de liaison entre chaque phrase, chaque proposition). La parataxe montre que les éléments s’enchaînent rapidement sans lien les unissant.

Pour l’ensemble du second paragraphe : l’emploi de « à l’instant » souligne l’effet prodigieux du son (ligne 7).

Lignes 11 à 14 : beaucoup plus de mots de liaison : « quand », « de même que », « lorsque » … Ici les connecteurs servent à comparer et à opposer deux faits, deux époques.

Les mots de liaison sont peu nombreux et montrent que le souvenir surgit de manière soudaine et immédiate.

II. Le rôle des antithèses

Chateaubriand fait à la fois des rapprochements, des comparaisons entre :

La tristesse qu’il éprouvait autrefois et celle qu’il éprouve au moment de l’écriture (ligne 11) ;

Lui et Gabrielle d’Estrées (ligne 4) : bien que séparés par les siècles ils ont vu le même soleil se coucher au même endroit ;

L’autobiographie et le navigateur qui écrivent tous les deux leur journal quand va bientôt disparaître soit la vie soit la Terre.

D’autre part, il effectue un certain nombre d’antithèses :

Ligne 11 entre « alors » et « aujourd’hui » et un rapprochement par comparaison avec « de même que » ;

Lignes 12/13 entre « cette première tristesse » et « la tristesse que j’éprouve actuellement » ;

Lignes 13/14 : « sans expérience » et « connaissance des choses appréciées et jugées » ;

Ligne 15 : « félicité que je croyais attendre » et « félicité insaisissable » à la ligne 17 ;

Lignes 14 et 15 : Le rapprochement entre les deux chants d’oiseau, l’un à Combourg et l’autre à Montboissier suggèrent en même temps une opposition puisque le premier chant entretenait son désir de bonheur tandis que le second lui rappelait le temps passé et perdu à la poursuite d’un bonheur insaisissable.

Derrière les rapprochements apparents (comparaison, analogie), le narrateur établit des oppositions entre deux temps :

Un passé irrémédiablement perdu avec tout l’enthousiasme lié à l’innocence, à l’absence d’expérience (lignes 12/13) et aux allusions de jeunesse (ligne 15) ;

Un présent marqué par la désillusion, la tristesse, venait de la connaissance (lignes 13/14) et du temps qu’il a passé et qui est définitivement perdu (lignes 16/17).

L’écriture permettra t-elle de combattre la nostalgie du temps passé ? C’est ce qu’il pense. De plus, deux types de passé sont évoqués :

Un passé historique, celui d’Henri IV, de Gabrielle d’Estrées ;

Le passé personnel de l’autobiographie (lignes 12 à 14) : son enfance et son adolescence au château de Combourg.

Le rapprochement historique permet à l’auteur de formuler sa condition mortelle et en même temps de relativiser sa gloire d’écrivain.

III. Le rôle de l’écriture dans la mémoire

1. La valeur des interrogations

Cette question est une amorce sur la réflexion de la fuite du temps, la condition mortelle et en même temps sur le thème des vanités. C’est donc une interrogation double qui porte sur le temps qui reste à écrire, et sur le temps qui reste à se promener. Ce sont deux questions oratoires (rhétoriques). Ce sont donc des fausses questions dont les réponses sont sous-entendues, comprises de l’auteur et du lecteur.

2. La valeur des impératifs

« mettons à profit », « hâtons nous ». Le premier indique que l’action est nécessaire et le second, qu’il y a urgence d’écrire.

Conclusion

Le rôle de l’écriture est d’entretenir et de stimuler la mémoire autant qu’elle est stimulée par cette dernière. Les Mémoires, œuvre autobiographique, ne constituent pas seulement le récit par l’auteur lui-même de sa propre vie. Il propose aussi une réflexion sur le temps qui passe, sur le rôle de l’écriture.
On constate que chez Chateaubriand, le souvenir se réveille grâce à une simple sensation (l’ouïe) sollicitée par le chant d’un oiseau. C’est un phénomène que Proust appelle la « mémoire involontaire ». C’est tout à fait l’opposé de Annie Ernaux dans La place : « je ne pouvais compter sur la réminiscence dans le grincement de la sonnette d’un vieux magasin, l’odeur de melon trop mûr. Je ne trouve que moi-même pour que la mémoire résiste ».

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