Gustave Flaubert

Flaubert, L’Education sentimentale, La Rencontre entre Frédéric et Mme Arnoux

Introduction

C’est probablement en s’inspirant de ses propres amours que Flaubert publie en 1861 « L’éducation sentimentale » qui retrace le parcous initiatique d’un jeune homme sur toile de fond de Restauration et de Second Empire. La scène que nous allons étudier se situe au tout début du roman et nous présente la rencontre entre Frédéric Moreau et Marie Arnoux. Ce texte est bien une rencontre amoureuse que nous allons étudier sous la forme d’une lecture méthodique qui, dans un premier temps, s’efforcera de mettre en valeur Mme Arnoux avant de s’intéresser à l’éblouissement du jeune homme, et nous verrons enfin qu’à travers l’attitude des deux protagonistes, il est aisé de percevoir leurs sentiments.

I. Un portrait de femme

A. Son habillement

Le chapeau « un large chapeau« , est un accessoire tout à fait romantique de par sa taille, de par la couleur du « tuban« , et le fait qu’il vole insiste sur l’aspect plus vivant, plus libre.

La robe « sa robe de mousseline claire » est décrite précisément, et donne l’impression d’un tableau avec un jeu de couleurs; la mousseline connote la légèreté; l’ensemble de sa robe le printemps. L’expression « se répandait » insiste sur la légèreté, la liberté.

B. La visage

La coiffure (« les bandeaux noirs« ) conforme à la mode romantique suggère le portrait traditionnel de la femme amoureuse, passionnée. « l’ovale » des madonnes et la simplicité du « nez droit« .

C. Les éléments subjectifs

Certains sont le résultat de l’appréciation de Frédéric. « splendeur de sa peau brune » : la mode était plutôt aux peaux claires; « la séduction de sa taille » : description objective; « la finesse des doigts » : importance de la main, un des rares éléments que la femme laisse voir. Elles sont ici mises en valeur par le fait de broder.
D’autres sont dû à un jeu de lumière : « le fond de l’air bleu » constitue un fond pour le visage et la silhouette qui fait ressortir le personnage. « la lumière » sur « les doigts » connote la brillance, la transparence, la main diaphane, le presque surnaturel.

D. La technique descriptive

Comme Balzac, Flaubert commence par décrire le côté extérieur de son personnage; d’abord ses vêtements, puis des traits, pour arriver à ses occupation; mais un certain flou, peut de détails physiques. La description devient vite symbolique.

II. Le coup de foudre de Frédéric

A. La vision, l’apparition

Frédéric semble penser à autre chose, puis il la voit subitement : « se fut comme une apparition » souligne la soudaineté de la vision. Le mot « apparition » évoque l’idée religieuse et assimile dès le départ Mme Arnoux à une sainte.
L’éblouissement : Frédéric la voit seule; elle ne l’est pas, le passage précédent décrit une foule peu agréable : tout ce qui n’est pas « elle » disparaît donc : les yeux sont attirés par une lumière brillante.

B. Le coup de foudre

Il est un choc incontrôlé et non le résultat d’une analyse. Il entraîne d’emblée une admiration excessive (incapable de dimension critique).
Flaubert ne peut s’empêcher de sourit quand il évoque le regard fixe de Frédéric sur le « panier à ouvrage ». Le verbe « considérer » transforme en objet rare un objet banal (sorte de fétichisme).
Ce coup de foudre génère une agitation physique qui se traduit par des gaucheries involontaires.
D’emblée, Frédéric adopte l’attitude du dragueur : « il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ».
Ce coup de foudre génère aussi la curiosité, mise en valeur par l’accumulation de questions dans tous les domaines : « Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie … ».

III. Leurs attitudes reflètent leurs sentiments

A. Frédéric

La description de Frédéric est particulièrement détaillée pour Frédéric : « il passe« , « il fléchit involontairement« , « il la regarde plus loin« , « il fit plusieurs tours de droite et de gauche« , « il se plante devant l’ombrelle« .
La multitude des verbes souligne le caractère agité et désordonné de sa conduite. Le sens de cette attitude est que Frédéric se dissimule sous un grand nombre de stratagèmes compliqués et naïfs, ce qui est révélateur d’une grande candeur. La scène est révélatrice de sa jeunesse et de son inexpérience.

B. Mme Arnoux

Il y a peu de notations : « elle était assise au milieu du banc« , « quand il passait, elle leva la tête« , « elle brode« , « elle garde la même attitude« .
En fait, Mme Arnoux remarque Frédéric et se sent regardée; une femme sent en général qu’on lui porte de l’attention : elle fait semblant de ne pas le voir et il y a presque quelques chose de suspect dans son immobilité.
Donc dans les deux cas, il y a un choc : certes plus grand chez Frédéric mais aussi chez Mme Arnoux. Leur comportement est antithétique : le mouvement s’oppose à l’immobilité. Mais en fait, à travers cette attitude, l’un et l’autre essaient de se dissimuler, ce qui prouve qu’ils ne sont pas indifférents : il y a naissance d’un amour.

Conclusion

On est confronté ici à l’écriture flaubertienne qui, dans ces quelques lignes, nous dépeint un coup de foudre, mais aussi nous dresse un clair portrait des deux personnages. Comme le font les écrivains romantiques, il ne nous fait pas pénétrer dans leur cœur, mais il explique leur caractère à travers une étude précise de leur comportement. Nous sommes donc loin de Mme de la Fayette ou de Stendhal. Le lecteur assiste ici à la naissance d’un amour : à eux de l’interpréter.

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