Gustave Flaubert

Flaubert, Madame Bovary, La Mort d’Emma

Texte étudié

Une saveur âcre qu’elle sentait dans sa bouche la réveilla.
Elle entrevit Charles et referma les yeux.
Elle s’épiait curieusement, pour discerner si elle ne soufrait pas. Mais non rien encore. Elle entendait le battement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout pis de sa couche, qui respirait.
– Ah ! c’est bien peu de chose, la mort! pensait-elle ; je vais m’endormir, et tout sera fini?
Elle but une gorgée d’eau et se tourna vers la muraille.
Cet affreux goût d’encre continuait.
– J’ai soif… oh ! j’ai bien soif soupira-t-elle.
– Qu’as-tu donc? dit Charles, qui lui tendit un verre.
– Ce n’est rien!… Ouvre la fenêtre…, j’étouffe! Et elle fut prise d’une
nausée si soudaine, qu’elle eut à peine le temps de saisir son mouchoir sous l’oreiller.
– Enlève-le! dit-elle vivement; jette-le! Il la questionna ; elle ne
répondit pas. Elle se tenait immobile, de peur que la moindre émotion ne la fit vomir. Cependant, elle sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu’au cœur.
– Ah! voilà que ça commence ! murmura-t-elle.
– Que dis-tu ?
Elle roulait sa tête avec un geste doux pleine d’angoisse, et tout en
ouvrait continuellement les mâchoires, comme si elle eût porté sur sa langue quelque chose de très lourd. A huit heures, les vomissements reparurent.
Charles observa qu’il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine.
– C’est extraordinaire! c’est singulier! répéta-t-il.
Mais elle dit d’une voix forte :
– Non, tu te trompes ! Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur l’estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effrayé.

Introduction

Le passage étudié se situe à la fin du roman. « Madame Bovary » parle d’une héroïne et non d’un héros, d’un roman d’échec et non de réussite. Ce passage est un moment clef de l’histoire car l’héroïne va mourir. Mais son acte de suicide s’explique : Emma a accumulé un grand nombre de dettes et personne ne veut l’aider. D’échec en échec, elle avale finalement de l’arsenic. Elle attend de la mort la délivrance de ses souffrances. Mais celle-ci est longue et elle souffre. Flaubert lui imposera une mort affreuse qui durera environ dix pages. Il refuse ainsi de lui donner une mort romantique : elle s’enlaidit. Il y a chez Flaubert un souci de réalisme. Emma, qui a rêvé sa vie, va vivre sa mort, c’est une sorte de punition. Elle aime tout ce qui est de la vie, elle est très sensuelle, ce qui impliquera les sensations de souffrance. Dans ce passage, on assiste à une focalisation interne des personnages et Flaubert est absent.

Première partie : L’évolution de l’état d’Emma

Emma est très présente grâce au pronom personnel « elle » qui revient : « elle entrevit », « elle s’épiait », « elle entendait », « elle but », « elle fut prise », « elle voulait ». C’est une focalisation interne sur le personnage principal. L’auteur met en scène une femme qui se sert beaucoup de ses sens. Ils se retrouvent ici :

« Elle entrevit » : la vue;
« entendait » : l’ouïe;
« saveur d’âcre » : le goût.

Emma est toujours éveillée mais ses sens perçoivent des choses négatives. Le début de cette agonie, c’est le début de sa punition. Elle se trouve au terme de sa vie, avec tout ce qu’elle n’aime pas : la pendule, la respiration de Charles, le jeu. Le poison commence à faire effet : « saveur âcre », « goût d’encre ».
Emma fait des analogies pour savoir ce qu’elle a : saveur âcre, goût d’encre, poids lourd sur la langue, elle s’épiait, un froid de glace, des pieds au cœur, nausée, roulait sa tête.
Emma suit le mal dans tout son corps, et on comprend que sa mort ne sera pas douce.
Elle est très angoissée et va minimiser ses mots : « c’est bien peu de choses la mort ».
Elle utilise des termes imprécis : « ça commence », « ce n’est rien ».
Il y a deux euphémismes : « s’endormir », « tout sera fini ».
Elle utilise des négations : « ce n’est rien », « tu te trompes ».

Mais à la dernière intervention, on voit qu’elle craque : « Mais tu te trompes », alors que Charles n’a rien dit. Soit il s’agit d’un aveu, soit elle veut se rassurer, elle se ment alors à elle même et ment à Charles. A la fin, elle crie. La souffrance la ramène à l’état de bête. Emma a déjà perdu l’attitude stoïque qu’elle avait adopté (rester courageux et digne devant la souffrance) car elle souffre trop. Ce passage est certes un dialogue mais Emma refuse tout contact avec Charles. Elle lui tourne le dos, ne lui répond pas, lui ment. Les sentiments d’Emma sont vraisemblables.

Mais elle n’est pas seule dans cette scène, c’est pour cela que nous allons à présent étudier les sentiments de Charles.

Seconde partie : Le regard impuissant de Charles en présence de la mort.

On sait que Charles est un personnage médiocre, à tel point qu’il devient secondaire. Mais ici, Flaubert lui donne le rôle de témoin de la mort d’Emma. Il peut l’aider en tant que mari et en tant que médecin. Mais il n’y a aucune complicité entre lui et Emma, et il n’est pas un bon médecin. Cela rappelle ses deux faiblesses :

Son seul diagnostic de médecin est : « c’est extraordinaire »;

Charles n’a pas l’attitude qu’attend Emma. Il est mauvais mari, mauvais médecin. On peut lui trouver une circonstance atténuante car il est amoureux d’Emma et est bouleversé de la voir dans cet état. Ou alors, il ne veut tout simplement pas voir la vérité : « il se recula tout étonné ».

Tous les autres hommes vont avoir peur car Emma incarne la mort. C’est le mystère que Charles ne comprend pas. La mort arrive avec la souffrance et la laideur. On est au début des symptômes mais Emma sent déjà la mort avec le froid des pieds au cœur. On reconnaît la présence de la mort à trois choses :

Les premiers symptômes;
L’incompréhension de Charles;
L’impuissance d’Emma à maîtriser ce qu’il se passe.

Emma est écrasée par la souffrance, Charles est démuni devant celle-ci et la mort triomphe. C’est la fatalité. La note la plus pathétique est que ce n’est au final pas l’amour mais la mort qui réunit les deux époux.

Conclusion

Ce passage n’est que le prologue de ce spectacle qui montre l’agonie d’Emma. Il y a tous les éléments d’une tragédie : les deux personnages sont impuissants devant la mort, et c’est la dernière leçon que Flaubert donne à Emma. Il a été très dur avec elle et lui donne pour finir une mort atroce. Il ne lui a pas laissé de seconde chance, même après sa mort. La réussite de Flaubert est qu’il a écrit de façon sobre et neutre : chaque verbe contient une idée. Il y a très peu d’adjectifs et d’adverbes pour que le ton soit le plus objectif possible. Flaubert refuse l’aspect pathétique, et n’embellit pas la mort d’Emma, il n’y a pas de sublimation de la mort. La souffrance d’Emma est à la mesure de son échec et le bovarisme ne donne pas envie.

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