Charles Baudelaire

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Correspondances, Commentaire 1

Poème étudié

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants.

Avant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Introduction

Le sonnet des « Correspondances » est la pièce IV de la première section de l’œuvre « Les Fleurs du Mal » intitulée « Spleen et Idéal ». Ce poème est essentiel dans l’œuvre car on en fait souvent le point de départ du Symbolisme (au sens étymologique, le symbole est un signe de reconnaissance). Ce sonnet comporte une des clefs de la poésie baudelairienne : la nature. Elle joue un rôle d’intermédiaire entre l’humain et le divin. Le poète la déchiffre grâce à sa sensibilité, alors que l’homme ordinaire perçoit les mystères du monde mais ne possède pas les instruments du déchiffrement.

Annonce du plan : la théorie des correspondances est énoncée dans le premier quatrain, détaillée dans le second, puis illustrée dans les tercets par des exemples.

I. Premier Quatrain

« La nature est un temple où de vivants piliers »

• Le poème s’ouvre sur une métaphore : « temple ». C’est un espace sacré (en latin, templum est un espace délimité à l’intérieur duquel les devins et les prêtres pouvaient voir les hospices). La nature est donc mystérieuse.
• La métaphore se prolonge ensuite avec la personnification des « piliers ». L’unité du monde est ainsi représentée par les images superposées de la Nature, univers végétal, et du temple, architecture de pierre au caractère sacré. La métaphore est celle de la « forêt-cathédrale », fréquente dans le courant romantique (cf. « Le génie du christianisme », 1802, Chateaubriand). En effet, les forêts ont été les premiers temples de la divinité, et les hommes en ont repris leur architecture dans leurs constructions : la verticalité des arbres et les « vivants piliers » forment ainsi une analogie.
• L’expression « La Nature est un temple » exprime une idée d’unité. Baudelaire désigne ici un univers qui existe derrière les apparences. Le grand thème baudelairien développé est donc celui de la quête de l’unité.

« Laissent parfois sortir de confuses paroles »

• La nature délivre des messages sibyllins et mystérieux qui ne peuvent être interprétés par des initiés. Le rapprochement des termes « paroles » et « symboles » connote l’impossibilité du langage. C’est une création poétique à double accès, à la fois caché et curieux. Le poète déchiffre donc des signes.

« L’homme y passe à travers des forêts de symboles »

• L’homme est ici présenté comme un voyageur provisoire. Mais dans cette vie de voyageur réceptif, il est l’objet des observations de la Nature, vivante et personnifiée, nous en donnant ainsi une vision panthéiste. Le poète associe concret et abstrait par l’expression « forêts de symboles ».

« Qui l’observent avec des regards familiers »

• Le terme « familiers » est le lien entre l’homme et la nature. En effet, la Nature, vivante, peut être perceptible à l’homme (C’est la philosophie de la Renaissance).

II. Second Quatrain

« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sens se répondent. »

• Ce second quatrain est un prolongement du premier par la reprise de messages et d’analogies. Par exemple, le lien entre l’homme et la nature se note par deux types de perceptions : les perceptions auditives (« confuses paroles ») et les conceptions visuelles (« regards familiers »).
• La reprise du terme « échos » par le terme « sons » au début du quatrain et le terme « répondent » à la fin soulignent l’existence d’un langage de la Nature.
• Ce quatrain est construit sur une comparaison : le comparant est le vers 5 et le comparé le vers 8. Les quatre vers sont donc indissociables, d’autant plus qu’aucune ponctuation forte n’est présente, celle-ci qui est normalement indispensable aux comparaisons du poète. Cette expression exprime l’unité des perceptions. Le langage de la Nature aboutit à une unité symphonique, une harmonie, mais qui n’est pas logique. Le poète exprime d’ailleurs l’unification des sensations par l’assonance en [on], voyelle sourde et nasale.
• Les termes « ténébreuse » (pour le vulgaire) et « profonde » (pour le poète) sont identiques. L’expression « profonde » montre que le poète comprend ces analogies, et les interprète. Il unifie les sensations reçues par la « nuit » et la « clarté » car elles donnent un sentiment d’immensité, qui est souligné par le terme « vaste ».
• Le vers 7 présente une antithèse formée par une nouvelle comparaison, qui est englobée par un effet d’encadrement. Celui-ci est souligné par les rimes embrassées de la strophe.
• Au vers 8, le thème des correspondances énumère ce qui relève de l’ouïe, de l’odorat et de la vue, et affirme l’existence d’une analogie entre les différents registres des sensations.

III. Les Deux Tercets

« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants. »

• Les deux tercets constituent l’illustration de la deuxième strophe, avec l’apparition des théories des correspondances horizontales entre les sensations. Les correspondances verticales reflètent le monde divin (idée de Platon). Dans les correspondances horizontales, les différents sens trouvent l’un par l’autre de subtils renforcements.
• Dans ce premier tercet, on note deux étapes dans l’illustration de la théorie des correspondances. Toutes les deux sont consacrées aux parfums. Les perceptions olfactives sont dominantes. En effet, l’approche du monde par les odeurs joue pour Baudelaire un rôle essentiel. Les perceptions permettent au poète d’entrer dans un monde de sensations et de compréhension analogique. La sensibilité et l’esprit, par l’intelligence, sont mis en éveil.
• L’expression des analogies passe par le schéma suivant : élément comparé, adjectif polysémique, mot introducteur de la comparaison, élément de référence. Par exemple « Il est des parfums » (élément comparé), « frais » (adjectif polysémique), « comme » (mot introducteur de la comparaison), « des chairs d’enfants » (élément de référence). Notons que la reprise de la sonorité dans les deux hémistiches, les assonances en [ai] et [f] donnent une musicalité au vers. Il s’agit d’une comparaison tactile (frais / chairs d’enfants) assez originale.
• La première comparaison, qui est attendue, est faîte par la musique et la couleur. Baudelaire essaie d’établir un lien avec les sensations et suggère une sensation par une autre, grâce à la métaphore (« Doux » : adjectif polysémique, « vert » : impression visuelle et affective).
• Les tercets sont reliés entre eux par un distique. Il y a une antithèse entre les termes « frais » et « corrompus ». Le terme « corrompus » est un caractère moral où le rejoignent l’abondance et la plénitude. Ainsi, les parfums violents éveillent l’âme à l’univers et la luxure, et à une perte dans l’infini.

« Avant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens. »

Vers 13 : « L’ambre » et « le musc » sont d’origine amicale alors que « le benjoin » et « l’encens » sont d’origine végétale. Ils apparaissent dans une perspective platonicienne, un mode d’accès sensible à l’infini.
Vers 14 : Le terme « chanter » désigne l’euphorie de celui qui accède à ce monde. Le terme « transports » désigne l’élévation de l’âme. « L’esprit et des sens » exprime une inspiration sensuelle et spirituelle. Le poète est comparé aux mystiques qui découvrent l’unité du monde.

Conclusion

Fondant ses inquiétudes profondes et ses aspirations esthétiques dans une métaphysique, Baudelaire donne la formule de la poésie moderne : charme et clé du monde, plaisir et connaissance. Le rôle du poète est de découvrir les affinités nouvelles dans l’infini des correspondances possibles, afin de faire éprouver aux hommes l’unité de l’univers. Ce texte peut être rapproché à « Voyelles« , poème de Rimbaud.

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