Charles Baudelaire

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Parfum Exotique

Poème étudié

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Introduction

? Rappels (à dire seulement si demandé) :

• Baudelaire, à 21 ans, après la mort de son père, disposait de l’héritage paternel mais comme il était très dépensier, sa mère le fait mettre sous tutelle, il est déclaré irresponsable : c’est une profonde humiliation car il est obligé de travailler en écrivant de la poésie. Il pense que sa vie entière est sous le signe d’une triple malédiction : le travail poétique sera une torture, il sera toujours en souffrance physique et morale, il sera toujours exclu par la société.

• Les Fleurs du Mal : volonté de provoquer dans le titre, de choquer les gens bien pensant. Il existe une beauté propre au mal (mal = toutes les formes de souffrance et de misère).

•Fleurs du mal :
Le mal a une beauté.
Plusieurs sections, on est dans « Spleen et idéal », la plus pessimiste (spleen = idée noire), la plus importante où misère et grandeur de l’homme s’affrontent. C’est l’angoisse de l’homme qui aspire toujours à l’idéal et que rien sur Terre ne satisfait.

• »Parfum exotique« : 1er texte d’un cycle consacré à l’amour. C’est un univers de sensualité révélatrice des correspondances. Les correspondances sont à l’origine d’une perception du monde par les sens. Ces perceptions mettent en correspondance des évènements plus ou moins lointains. Ici, c’est Jeanne Duval qui va faire resurgir la sensualité des îles.

•Axes :
Structure : évolution du poème.
2 quatrains : éléments essentiels du paradis baudelairien.
2 tercets : écho et approfondissement de ce paradis.

I. Structure

A. Ponctuation

2 quatrains = 1 phrase.
2 tercets = 1 phrase.

Dans les quatrains, on voit les détails : des hommes, des femmes, arbres, fruits. Dans les tercets, on a une vision plus éloignée, on va vers le lointain : voile, mat, mariniers.

Les liaisons sont fortes entre chaque quatrain et chaque tercet : « ; » entre les quatrains et « , » entre les tercets. « je vois » dans le 1er quatrain a des COD dans le 2nd quatrain.

B. Syntaxe

Quatrain commence par « quand… » (temporelle) + principale « je vois » + relatives « qu’… » « où… » « dont… ».
Tercet : principale « je vois… » + temporelle « pendant… » + relative « qui… ».
Les temporelles donnent le contexte qui permet la vision intérieure : contexte = fermer les yeux donc les principales suppriment le contexte présent.
Les principales sont l’évocation et les relatives les précisions.
Synthèse : l’évocation suggérée par le sens (parfum suggère odorat) passe par la disposition du contexte présent pour accéder à un idéal.

II. Les 2 quatrains : éléments du paradis Baudelairien

A. Contexte de l’évocation

Les personnages évoqués :
• « je » v2-3 :
? Il est passif car yeux fermés, insistance sur l’importance de la vue paralysée.
? Il est réceptif « je respire » « je vois » = verbes de réception.
Elle (« ton » v2) : évocation discrète car on part tout de suite vers un idéal, évocation source de sensualité « ton sein » « ton odeur ».

Moment évoqué :
• « soir », obscurité est favorable à la sensualité.
? Automne chaud : une saison douce, nostalgie.
• « quand » qui indique des sensations simultanées « je respire » = « je vois ». Les 2 verbes sont au même endroit. L’odorat entraîne la vue : le mot chaud entraîne le mot feu.

B. Découverte visuelle

• 1er quatrain : présentation générale d’un paysage maritime ensoleillé « rivage, soleil ».
• 2nd quatrain :
? Détails du paysage : île, arbres/fruits, homme, femme ont chacun un vers. Même construction v7/8.
Tout est cadré car c’est une perfection dans la forme et dans le sens. Évocation hyperbolique : c’est parfait.

? Allitérations et assonances « ss », « é » qui insistent sur la notion de perfection.
Représentation d’un paysage paradisiaque à 3 caractéristiques : bonheur v3, lumière v4, nonchalance v5.

Synthèse : ces éléments sont rendus plus concrets par les personnifications « île paresseuse » v5.

III. Les 2 tercets : écho et approfondissement de l’évocation

A. Écho = reprises

• Éléments du contexte : « odeur » v2|9, « guidé » v9 = écho de « yeux fermés » v1 ; « marine » v10 = écho « rivage » v3 et « île » v5.

• Éléments paradisiaques :
v9 « charmants climats » en écho à « heureux » v3.
v10 « port rempli de » = écho « île » v5 et « rivage » v3.
v11 « fatigué » = écho « paresseuse » v5.

L’écho accentue les 1ères impressions laissées par le paysage.

B. Approfondissement

• Les sens :

? L’odorat « odeur, parfum, tamariniers ».
? La vue « je vois, vert ».
? L’ouï « le chant ».

Ces 3 sens dont synthétisés dans l’expression « charmant climat » v9. On a dans une même phrase une correspondance étroite qui est renforcée par « pendant que » et par une métaphore (métonymie) v10 « un port rempli de voiles et de mats ».

• Jeu des sonorités : assonances et « i » et « a » et allitérations en « l » « r » « m ». Ce sont des sons qui vont assourdir des bruits. On a des paronymes « tamariniers – mariniers » « marine – narine » : ils sont tous à la rime.

• Ces rapprochements et ces échos de son font apparaître les correspondances sensibles. Les perceptions se confondent à travers la fusion des sons. Tous ces éléments se rejoignent dans son âme : c’est la réalisation d’un paysage intérieur.

Conclusion

Par le biais des correspondances sensibles, le poète parvient à une fusion des 2 univers : le contexte environnant est remplacé par le contexte exotique.
La fin du poème montre une évocation sensorielle qui permet de passer des sens à l’âme, seul ce contexte est perçu par l’âme.
Le parfum a ouvert la voie d’un univers idéal qui parle à l’âme plus qu’à la sensibilité.

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