Arthur Rimbaud

Rimbaud, Poésies, Le Mal

Poème étudié

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –

Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Rimbaud, Poésie, 1870

Introduction

Arthur Rimbaud est né le 20.10.1854 et est mort le 10.11.1891. Il s’inspire de la guerre de 1870 dans ce sonnet irrégulier.

Il s’y livre à une attaque en règle contre la guerre en général qu’il élargit au mal, tout en dénonçant l’indifférence de Dieu (deux quatrains et deux tercets en 14 vers).

La structure du sonnet est indiquée par la grammaire : les quatrains correspondent à une subordonnée de temps, soulignée par une anaphore aux vers 1 et 5 (« tandis que »).

Les tercets correspondent à la proposition principale. Les premiers sont consacrés à la guerre, les derniers à l’indifférence à Dieu.

I. La condamnation de la guerre

1. L’évocation de la guerre

La guerre est évoquée concrètement comme une entreprise de construction.

Les armes comme la mitraille apparaissent dès le premier vers. L’enjambement du vers 2 met en relief le verbe « siffler » qui est violent.

On a l’impression d’une agression continue. Les verbes eux-mêmes portent cette violence destructrice, comme « croule » (au v. 4) ou « broie » (au v. 5), monosyllabes expressifs.

L’évocation des hommes au vers 4, l’hyperbole du vers 6, donnent une tonalité épique et tragique où domine le rouge.

2. Le poète et la guerre

Rimbaud part de notations réalistes comme la couleur des uniformes (au v. 3) pour porter un regard critique sur la guerre qui bouleverse un univers paisible.

Le mot « crachat » (v. 1) est très clairement dépréciatif : il fait penser à la saleté (connotation péjorative).

Cette impression est confirmée par le mot « folie » au vers 5, renforcé par une hyperbole. La guerre est le théâtre du sadisme, comme l’indique le vers 3.

Tout se passe comme si le poète retirait toute dimension humaine aux troupes détruites.

II. La condamnation de Dieu

L’attaque contre Dieu se décline en deux parties.

1. L’attitude de Dieu

Dieu est mis en valeur au vers 9 mais c’est pour l’abaisser et le critiquer.

Le verbe « rit » est un monosyllabe déplaisant.

Rimbaud dénonce le scandale d’un dieu d’amour et de charité qui s’assoupit sans compatir aux souffrances humaines.

Les assonances en « a » du vers 11 font allusion aux chants d’église.

2. Le tableau de la douleur

Rimbaud propose la vision des mères apportant leurs modestes offrandes.
Le rejet du vers 12/13 met en valeur le mot « angoisse ».

Le tableau insiste sur la pauvreté, la douleur de ces femmes et leur deuil, et cette fois c’est le noir qui domine.

La tristesse de la scène naît aussi de la crédulité des femmes.

III. La sérénité de la nature face au carnage

1. Un hommage à la nature

La nature est évoquée essentiellement au vers 7 et 8 : le 2ème quatrain.
Rimbaud rend hommage à la nature. Nous sommes en été (belle saison) couleur verte, bleue (ciel).

C’est une nature belle et généreuse. »Ô toi qui fit… » v.8 ¹ la guerre du verbe « faire » du verbe « faire »

2. La Nature, source de vie

La Nature crée la vie. Début de cette phrase en majuscule.

« Faire saintement » v.8 est un hommage de la Nature qui est sincère, pure, désintéressé. Pour lui, la nature est Dieu = divinité, valeur morale. (cf : Le dormeur du Val)

Cette évocation de la nature est placée au milieu du sonnet, entre 2 aberrations humaines : aberration de la guerre, culte de la force, aberration de l’église, culte du veau d’or.

Le havre de paix, la seule chose pure par le ton de la prière « Ô toi qui… » est la Nature. Position centrale.

3. Le rôle des vers centraux

Ils lient les deux parties du poème : l’exclamation du vers 7 reprend le thème de la guerre ; l’adverbe final annonce le thème de la religion.

L’apostrophe à la nature est au centre d’un système d’opposition, puisque les trois noms du vers 7 (« été », « herbe », « joie ») connotent la fertilité, la chaleur et la lumière, au milieu d’un lexique de destruction.

Le mot « broie » (v. 5) s’oppose fortement à « joie » (v. 7) : tous les deux sont des monosyllabes placés à la rime.

L’adverbe « saintement » suggère que la nature est un paradis fragile et artificiel.

Ainsi l’unité du poème est-elle bien réelle : l’antimilitarisme ne se dissocie pas de l’anticléricalisme.

La guerre et la religion déchaînent toutes deux la révolte du jeune poète.

Conclusion

Au moyen d’images violentes, Rimbaud fait ici une sévère critique de la guerre, génératrice de destruction et de malheur, ainsi que la religion qui la cautionne et en profite (cautionner = donner à un acte une légitimité).

Le poète s’inscrit dans une longue tradition voltairienne pour faire de la guerre le symbole du Mal absolu.

C’est un sonnet très révélateur de cette période de sa vie marquée par la révolte et le refus du conformisme provincial et familial.

C’est donc un texte non seulement de la guerre mais aussi de la société de son temps. Par contre, celle-ci se montre très classique et très traditionnel en respectant les règles du sonnet et en développant le thème traditionnel de la Nature.

 

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