Molière

Molière, Le Misanthrope, Acte I, Scène 1, Tirade d’Alceste sur sa haine pou le genre humain, Vers 115 à 144

Texte étudié

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encor, en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…

ALCESTE

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants, et malfaisants ;
Et les autres, pour être aux méchants, complaisants,
Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance, on voit l’injuste excès,
Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès ;
Au travers de son masque, on voit à plein le traître,
Partout, il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci,
N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied plat, digne qu’on le confonde,
Par de sales emplois, s’est poussé dans le monde :
Et, que, par eux, son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite, et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit, pour lui, personne :
Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant, sa grimace est, partout, bienvenue,
On l’accueille, on lui rit ; partout, il s’insinue ;
Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme, on le voit l’emporter.
Têtebleu, ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures ;
Et, parfois, il me prend des mouvements soudains,
De fuir, dans un désert, l’approche des humains.

Introduction

Dans ce texte de Molière, Alceste confit les fondements de sa haine pour le genre humain, principalement l’hypocrisie sociale. Il nous fait cet aveu avec emportement dans une tirade, un monologue. C’est une forme étonnante, un peu décalée, par rapport au sentiment exprimé. Cela peut constituer une problématique intéressante : « Comment peut-on exprimer la colère par une forme maîtrisée ? ». Une lecture méthodique nous permettra d’investir 2 axes : il faut voir l’expression de la colère et la dénonciation morale.

I. La colère d’Alceste

• C’est une colère provoquée par Philinte : il est très ironique dans son intervention ; il y a un vocabulaire excessif, des hyperboles qui ne sont pas naturelles pour lui, donc employées intentionnellement : « tous », « mortels », « aversion », « nulle exception »,… On voit aussi l’insistance de Philinte avec 2 diérèses.

Il y a aussi l’interrogation.

Il est évident que l’implicite du texte est la référence à Célimène.

C’est une colère violente, spontanée, par défense. Adverbes de négation, pour couper court, interrompre l’impertinence de Philinte ; suivie de « Je », en opposition à la masse collective sociale « tous les hommes ».

Violence dans le verbe « haïr ».

Il y a le hiatus du « h » aspiré, qui empêche la liaison.

Enfin, emploi de l’hyperbole : « Tous les hommes ».

Cependant, on peut s’étonner d’une certaine clarté du discours, de rigueur syntaxique : « Je hais tous le hommes ».

Plus loin, nous avons « les uns et les autres », suivis d’adjectifs en anaphore.

Là encore, la colère s’exprime par un discours très tenu.

• C’est une colère maîtrisée.
Le monologue paraît très construit. Après un aveu théorique, « Je hais tous le hommes », Alceste fonde son argument sur une expérience, ici le procès. Pour cela, 2 formes classiques : le verbe de perception « voir », nanti du pronom neutre « on », qui élargit l’expérience.

Curieusement, ce récit s’organise en quatrains, par 4 fois 4 vers, ce qui suscite une gradation dans la réflexion d’Alceste.

Enfin, le discours culmine par un paroxysme, une conviction, exprimé par le juron « Têtebleu ! ».

On retrouve ici le discours classique parfaitement maîtrisé, les 3 temps de la méthode cartésienne : un argument fondé sur des références en gradation, aboutissant à une conviction.

Élargissement : La construction de ce discours préfigure la construction de tout le 1er acte, lui-même construit en 3 scènes : « théorie » à « expérience » à « conviction ».

On réalise alors que l’esthétique baroque est extrêmement concertée, jusqu’au paradoxe ; les sentiments violents s’expriment par les formes structurées.

II. La dénonciation morale

Alceste dénonce l’hypocrisie comme le mal universel.

– 1er argument : L’hypocrisie est, chez l’individu, le scélérat contre lequel il est en procès.

Il y a un large champ lexical de la fausseté pour caractériser ce personnage : « masque », « traître », « radouci », « fourbe », « grimace »,… C’est un vocabulaire qui souligne la fausseté du personnage, et l’hypocrisie comme vice majeur.

– 2ème argument : Cette hypocrisie est aussi un vice social généralisé.

Le discours s’organise en 2 temps autour de  » cependant « .

– 1er temps : réprobation générale, mais le scélérat est distant, peut-être absent.
– 2ème temps : acceptation générale, l’individu est présent en relation directe : accueil, rires, prononciation,…

Tous les jugements négatifs disparaissent.

Il y a un contraste de comportement très démonstratif sur l’hypocrisie sociale. Là encore, Alceste paraît très habile, très maître des formes de son discours.

Conclusion

Il faut bien convenir que l’analyse de cette tirade révèle un décalage étonnant entre contenu violent, emporté, extrême, et une organisation très tenue du discours. Ce paradoxe est spécifique de l’art classique, dans lequel les sentiments extrêmes, les plus vives passions, sont toujours maîtrisés. Ce comportement confère à Alceste plus de complexité, de nuance. Le personnage qui paraissait exclu au début de la scène par le formes grossières apparaît maintenant plus intégré, plus proche de son temps : il devient un peu plus Molière lui-même.

 

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