Emile Zola

Zola, La bête humaine, Le train fou

Texte étudié

Mais Pecqueux, d’un dernier élan, précipita Jacques ; et celui-ci, sentant le vide, éperdu, se cramponna à son cou, si étroitement, qu’il l’entraîna. Il y eut deux cris terribles, qui se confondirent, qui se perdirent. Les deux hommes, tombés ensemble, entraînés sous les roues par la réaction de la vitesse, furent coupés, hachés, dans leur étreinte, dans cette effroyable embrassade, eux qui avaient si longtemps vécu en frères. On les retrouva sans tête, sans pieds, deux troncs sanglants qui se serraient encore, comme pour s’étouffer.

Et la machine, libre de toute direction, roulait, roulait toujours. Enfin, la rétive, la fantasque, pouvait céder à la fougue de sa jeunesse, ainsi qu’une cavale indomptée encore, échappée des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La chaudière était pourvue d’eau, le charbon dont le foyer venait d’être rempli, s’embrasait ; et, pendant la première demi-heure, la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans doute, le conducteur chef, cédant à la fatigue, s’était endormi. Les soldats, dont l’ivresse augmentait, à être ainsi entassés, subitement s’égayèrent de cette course violente, chantèrent plus fort. On traversa Maromme, en coup de foudre. Il n’y avait plus de sifflet, à l’approche des signaux, au passage des gares. C’était le galop tout droit, la bête qui fonçait la tête basse et muette, parmi les obstacles. Elle roulait, roulait sans fin, comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son haleine.

À Rouen, on devait prendre de l’eau ; et l’épouvante glaça la gare, lorsqu’elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur, ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques. Ils allaient à la guerre, c’était pour être plus vite là-bas, sur les bords du Rhin. Les employés étaient restés béants, agitant les bras. Tout de suite, le cri fut général : jamais ce train débridé, abandonné à lui-même, ne traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barrée par des manœuvres, obstruée de voitures et de machines, comme tous les grands dépôts. Et l’on se précipita au télégraphe, on prévint. Justement, là-bas, un train de marchandises qui occupait la voie, put être refoulé sous une remise. Déjà, au loin, le roulement du monstre échappé s’entendait. Il s’était rué dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrésistible que rien ne pouvait plus arrêter. Et la gare de Sotteville fut brûlée, il fila au milieu des obstacles sans rien accrocher, il se replongea dans les ténèbres, où son grondement peu à peu s’éteignit.

Émile ZOLA, La Bête humaine (1890)

Introduction

Émile Zola (1840-1902) est le chef de file et le théoricien du mouvement naturaliste dont il jette les bases dans son ouvrage théorique Le Roman expérimental. Zola explique qu’il a pris le parti du naturalisme, doctrine par laquelle il essaie d’élever la littérature au rang de science exacte.

Zola narre en un cycle de vingt romans constituant une grande fresque romanesque « L’histoire Naturelle et Sociale d’une famille sous le Second Empire » ainsi que l’indique le sous-titre donné à l’ensemble de son œuvre sur les Rougon-Macquart.

Dans son roman La Bête humaine (1890), Zola met en scène Jacques Lantier, mécanicien de la locomotive La Lison. Porteur d’une « fêlure héréditaire », la pulsion sexuelle s’accompagne toujours chez lui d’une pulsion meurtrière. Ainsi assassinera-t-il sa maîtresse, Séverine.

A la fin du roman, il devient l’amant de la maîtresse de son chauffeur Pecqueux. Celui-ci l’attaque dans l’habitacle de la locomotive. Les deux hommes tombent sur la voie et sont déchiquetés par le train qui, lancé à grande vitesse, roule du Havre vers Paris, sans conducteur, emmenant, en principe, les soldats à la guerre de 1870…

Ce passage repose sur une métamorphose : la scène réaliste de l’accident laisse peu à peu la place à une scène épique et fantastique.

I. Une scène réaliste et naturaliste

1. Contexte et personnages

Les personnages sont des personnages du peuple appelés populairement soit par leur nom de famille (« Pecqueux »), soit par leur prénom (« Jacques »).

Le contexte est contemporain, Zola évoque la vie quotidienne dans sa banalité (par opposition au roman romantique traditionnel, qui retrace des destins exceptionnels.

L’œuvre se situe dans le cadre de la révolution industrielle de la fin du XIX ème siè-ècle. C’est pourquoi Zola se réfère au champ lexical récurrent du chemin de fer : « les roues », « la machine », « la chaudière », « le charbon », « le foyer », « sifflet », « gares », « mécanicien », « chauffeur ».

Il fait aussi allusion à une ligne existante, Le Havre-Paris, il mentionne les passages par Maromme et Rouen.

Enfin, le roman se situe dans un contexte contemporain de l’auteur : la guerre de 1870.

2. Souci de précision

La précision passe par les références au fonctionnement technique précis de la locomotive : « La chaudière était pourvue d’eau, le charbon dont le foyer venait d’être rempli, s’embrasait ; et, pendant la première demi-heure, la pression monta follement » ; « À Rouen, on devait prendre de l’eau ».

Zola fait aussi référence au rituel du passage des gares : « Il n’y avait plus de sifflet, à l’approche des signaux, au passage des gares. ».

Pour écrire ses romans, on sait que Zola avait coutume de se renseigner très précisément sur les milieux qui servaient de cadre à ses romans. Son érudition technique est ici empruntée à l’ouvrage de Pol Lefèvre et Cerbelaud, Les Chemins de fer.

Les explications données pour chaque phénomène ont une coloration scientifique ou technique : « les deux hommes, tombés ensemble, entraînés sous les roues par la réaction de la vitesse, « la chaudière était pourvue d’eau, le charbon dont le foyer venait d’être rempli s’embrasait », « la pression monta follement ».

Le ton adopté pour ces précisions est celui de la neutralité, du fait de la simplicité de la syntaxe : « on les retrouva sans tête, sans pieds » (on peut remarquer l’impersonnalité du pronom indéfini « les » à cet endroit du texte), « la chaudière était pourvue d’eau ». La syntaxe et le lexique sont simples, Zola emploie des propositions simples.

3. Goût pour le détail, même sordide

Le goût du détail se manifeste par le récit des différentes étapes de la bagarre, par l’usage de nombreux verbes d’action au passé simple, qui concourent à la vivacité et à la précision de la scène : « précipita », « se cramponna », « il l’entraîna », « se confondirent », « se perdirent ».

Les actions sont décrites précisément : « se cramponna » à son cou », « si étroitement », « entraînés sous les roues ».

Les précisions données sont sordides : on peut noter un doublet de verbes avec gradation dans l’horreur (« furent coupés, hachés »), et détails sur l’état de mutilation des cadavres (« sans tête, sans pieds » est repris et précisé par « deux troncs sanglants ».

Ainsi, Zola, par le biais de techniques cinématographiques avant l’heure, donne à voir cette scène, typiquement naturaliste dans tous ses détails.

Cependant, la mort des deux hommes libère aussi la machine, qui devient l’objet d’une transfiguration épique et fantastique.

II. La dimension épique et fantastique de la scène

1. La métamorphose de la machine

La machine est libérée par la mort des deux hommes : Zola a recours au champ sémantique de la liberté (« libre de toute direction », « pouvait céder à la fougue de sa jeunesse » renforcé par l’adverbe « enfin », « indomptée », « échappée des mains du gardien », « galopant par la campagne rase ».

La « machine 608 », toute neuve, s’anime et se transforme en un jeune cheval échappé.

La métaphore du cheval de course est filée dans toute la deuxième partie du texte.

Le champ lexical de la cavale comprend les termes et expressions « cavale indomptée encore », « galopant », « galop », « bête ».

Il est associé au champ lexical de la fougue qui repose sur des adjectifs substantivés « la rétive », « la fantasque », et les expressions « la fougue de la jeunesse », « échappée des mains du gardien ».

Les attitudes et réactions prêtées à la machine sont également celles d’un cheval : « la bête qui fonçait la tête basse et muette parmi les obstacles », « comme affolée de plus en plus par le bruit strident de son haleine ».

2. Registres du texte

La dimension épique est associée à la métaphore du cheval : l’impression de vitesse vertigineuse est suggérée par le champ lexical du galop (« galopant », « galop », « qui fonçait ») et par les termes hyperboliques connotant la vitesse (« vitesse » associée à l’adjectif « effrayante », « elle vit passer dans un vertige de fumée et de flamme »).

Cette impression est renforcée par la syntaxe qui repose sur des propositions brèves et simples, juxtaposées, telles que « la pression monta follement, la vitesse devint effrayante ». La phrase « On traversa Maromme, en coup de foudre » est bâtie sur le rejet en fin de phrase de l’expression hyperbolique connotant la vitesse.

Le texte revêt alors une coloration véritablement fantastique : le train devient un « train fou », incontrôlable (« indomptée encore », « échappée », « le galop tout droit, la bête qui fonçait tête basse »).

Cette idée est également rendue par la répétition du verbe « roulait, roulait toujours », repris par « elle roulait, roulait sans fin », avec la gradation de « toujours » à « sans fin ».

Zola renforce cette idée par les allusions à la fumée et aux flammes (« dans un vertige de fumée et de flammes ») et par la peur éprouvée par les spectateurs : « effrayante », « l’épouvante glaça la gare » connotent une peur intense avec les termes hyperboliques « effrayante », « épouvante », « glaça », irrépressible puisque le substantif « l’épouvante » est sujet du verbe.

Cette peur est aussi générale comme le révèle l’emploi de la métonymie « la gare » qui est un terme générique désignant l’ensemble des usagers et des personnels de la gare.

3. La valeur symbolique du train

Le train, en liberté, prend le relais de l’instinct de mort qui animait Jacques.

Chez Jacques, en effet, la « fêlure héréditaire » repose sur un instinct de mort inséparable du désir amoureux : la scène de bagarre associe étroitement, en effet, de manière métaphorique, les termes connotant la mort et le désir de tuer (« précipita », « coupés, hachés », « s’étouffer ») et le champ sémantique de l’attachement affectif, de l’union (deux cris terribles », « les deux hommes », « tombés ensemble », « étreinte », « embrassade », « en frères », « deux troncs qui se serraient encore ».

Attachement et mort sont plus nettement associés encore dans l’oxymore « effroyable embrassade » et dans la comparaison « qui se serraient encore, comme pour s’étouffer ». Les verbes pronominaux marquent en outre la réciprocité de l’action.

Les deux hommes morts, c’est la machine, « force prodigieuse et irrésistible que rien ne pouvait arrêter » (comme le dit la suite du passage non étudié ici) qui, devenue animale, incarne cet instinct de mort : « c’était le galop tout droit, la bête qui fonçait la tête basse et muette parmi les obstacles ».

De plus l’expression finale du texte « ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur » associe nettement la folie de la machine à la disparition des deux hommes, dans un hypallage « train fou » qui prête à la locomotive la folie de Jacques.

En outre, ce train conduit à la guerre, donc à la mort, les soldats de 1870. Le train symbolise donc la marche aveugle du destin que rien ne peut arrêter comme le rappelle d’ailleurs la phrase finale du roman : « Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient ».

Conclusion

Ainsi, ce texte dépasse la simple scène réaliste ou naturaliste.

Par sa dimension épique, il éclaire le sens du titre de l’œuvre : « la Bête humaine » désigne, certes, Jacques, dans sa folie meurtrière, mais aussi la machine gagnée par l’animalité.

D’ailleurs Jacques ressent très nettement cette force de l’instinct lorsqu’il analyse son désir de tuer Séverine, pour mieux la posséder. « Etait-ce sa soif qui était revenue, de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l’exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes ? Il fixait sur Séverine ses yeux fous, il n’avait plus que le besoin de la jeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres ».

Animalisation des êtres, des machines, tout, dans ce roman, se ramène aux forces de l’instinct, des pulsions les plus sombres et primitives de l’être.

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