La Chevelure – Les Fleurs du mal, Baudelaire

Baudelaire, La Chevelure – Les Fleurs du Mal (Commentaire composé)

 

Introduction :

 

Le titre du poème La Chevelure nous plonge d'emblée dans l'univers féminin, en introduisant conjointement au thème fondamental de la femme dans la poésie de Baudelaire, celui de l'amour. Mais curieusement, tout au long du poème, la femme n'est présente que par ce seul attribut de séduction.

Voilà qui fait de ce poème une pièce emblématique du sulfureux recueil des Fleurs du Mal qui paraissent en 1857, et font l'objet de polémiques et de condamnations.

Le propos de Baudelaire dans ce poème n'est pas de faire le portrait de la femme aimée, mais d'utiliser la puissance évocatrice de la chevelure afin de pénétrer dans l'univers du rêve.

Nous étudierons comment la femme aimée, grâce à sa chevelure, ouvre au poète les portes de l'imagination puis nous verrons comment cette incitation au rêve se déclare sous la forme d'une invitation du voyage, enfin nous verrons comment le poète se rêve l'égal de Dieu.

 

Poème étudié :

 

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

Baudelaire, Les Fleurs du Mal

 

I) La femme, par le truchement de sa chevelure, ouvre au poète les portes de l'imaginaire.

 

            1) Le pouvoir sensuel et envoûtant de la chevelure.

 

La femme aimée est peut-être Madame Sabatier, la belle mulâtresse dont Baudelaire fut épris. Elle n'apparaît pas décrite à travers un portrait détaillé mais à travers le détail de sa chevelure : « la chevelure », « boucles » (v.2), « fortes tresses » (v.13). On sent donc Baudelaire obsédé par cet attribut, dont la répétition souligne le pouvoir sensuel et envoûtant.

D'ailleurs, le poète n'hésite pas à puiser dans un champ lexical animal, pour évoquer cette sensualité débordante : « Ô toison, moutonnant » (v.1), « la crinière » (v.31). C'est le parfum féminin dont est empreinte la chevelure qui va stimuler l'imagination du poète.

Le pouvoir envoûtant de ce parfum s'accommode parfaitement avec le rythme régulier presque incantatoire de l'alexandrin.

Cette sensation forte transporte le poète dans l'extase et met en branle son imagination.

 

            2) Un imaginaire peuplé de souvenir.

 

Le parfum qui se dégage de la chevelure de la femme aimée, lui en rappelle un autre. Le voilà donc parti en quête de ses souvenirs.

D'ailleurs le mot « souvenir » encadre le poème : il l'ouvre et le clôt.

 

II) L'invitation au voyage.

 

            1) Un voyage initiatique : la toison d'or.

 

La contemplation de la chevelure est donc une invitation au voyage. Dès le début du poème, la métamorphose de la « Chevelure » en « toison » introduit implicitement le thème du voyage. Le mot « toison » évoque la toison d'or du bélier ailé.

Pour retrouver le trône de son royaume de Iolcos, Jason doit s'embarquer pour la Colchide, en Asie, afin d'en rapporter la toison d'or.

En métamorphosant la chevelure en toison, Baudelaire devient un nouveau Jason, parti pour une nouvelle Colchide. Ce voyage sera initiatique.

 

            2) Contrées lointaines, paradis exotiques.

 

Pour Baudelaire, le voyage, c'est d'abord le lointain :  J'irais « là-bas » (v.11), ce même « là-bas » que l'on retrouve dans L'invitation au voyage : « D'aller là-bas vivre ensemble ».

L'attrait du poète pour les contrées lointaines est ici symbolisé par les allégories féminines : « la langoureuse Asie et la brûlante Afrique » (v.6). Ces deux créatures rappellent les représentations allégoriques féminines des continents sur les anciennes cartes et atlas du XVI et XVIIème siècle qui faisaient rêver les voyageurs passionnés par la recherche du paradis terrestre.

Les contrées rêvées par le poète sont un paradis exotique :

-         la chaleur : « sous l'ardeur du climat » (v.12).

-         la langueur : on s'y pâme avec sensualité.

-         la richesse et le luxe : « dans l'or et dans la moire » (v.18), « le rubis, la perle et le saphir » (v.32).

 

III) Le poète se rêve l'égal de Dieu.

 

            1) Une connaissance universelle.

 

Grâce à la puissance de l'imagination, dans la chevelure de la femme aimée, c'est l'univers tout entier qui se révèle au poète.
Comme par magie, l'infiniment petit révèle l'infiniment grand : voir les différentes métaphores de la chevelure et de la mer, du port, de la forêt.

Du microcosme, le petit monde de l'homme, le poète accède à la découverte du macrocosme, c'est-à-dire à la connaissance de l'univers. Son savoir est si démesuré qu'il fait de lui le rival de Dieu.

 

            2) Le poète accède aux Cieux.

 

Le voyage ouvre au poète la porte des Cieux dont il connaît désormais l'immensité (v.27). Son périple devient céleste.

Ce voyage est donc aussi un voyage qui propulse le poète vers la spiritualité.

 

            3) L'initiation aux correspondances.

 

C'est en décryptant ces correspondances, c'est-à-dire les rapports secrets qui existent entre les choses, ou encore entre les êtres et les choses, que le poète accède à la dimension spirituelle de l'univers.

Car l'univers est une « forêt de symboles » qui sollicitent la sensibilité du poète. C'est ici un parfum, ici un son, ici une couleur qui va orchestrer une véritable fête des sens qui va envoûter le poète.

 

Conclusion :

 

Ainsi la femme aimée, en suscitant l'ivresse du poète réveille en lui d'autres envoûtements. L'amour fait comme le catalyseur d'une mémoire jusqu'alors endormie.

Le poète va ainsi sillonner le monde à la recherche de sons, de couleurs ou de parfums dans lesquels son imagination saura percevoir un sens caché.

Grâce à la puissance de cette dernière, il accomplira le véritable voyage : le voyage poétique.

Tel est le secret de la toison magique, tel est le trophée du nouveau Jason ; tel est le pouvoir quasi divin de l'imagination du poète.

Thème de la chevelure chère à Baudelaire : « Un hémisphère dans la chevelure » (Petits poèmes en prose : on retrouve le port, la mer, le parfum...).