Charles Baudelaire

Baudelaire, Petits poèmes en prose, Les Fenêtres

Poème étudié

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vit, rêve la vie, souffre la vie.

Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que suis ?

Baudelaire, Petits poèmes en prose

Introduction

A partir du XIX ème siècle, le vers mesuré et la rime ne constituent plus des critères essentiels de l’écriture poétique. Ainsi, nombre de poètes se libèrent des contraintes formelles de la poésie traditionnelle et composent des poèmes en prose

Après la découverte du recueil Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand, Baudelaire s’est aussi attelé au genre du poème en prose. Il écrivit Le Spleen de Paris publié en 1869 après sa mort. Avec Les Fleurs du Mal, il est considéré comme le précurseur de la poésie moderne.

Quand Baudelaire a écrit les poèmes en prose, il se trouve à Bruxelles où, usé par la drogue et par l’alcool, il voit encore devant lui se fermer toutes les portes. Fatigué de lutter pour une vie qu’il n’aime pas, il trouve dans ce poème, grâce à une prose poétique et à la définition d’un paysage, le pouvoir d’analyser ses états d’âme.

Ce poème en prose « Les Fenêtres » présente sous une forme simple l’un des éléments essentiels de la poétique baudelairienne. C’est à partir d’une expérience quasi anecdotique – l’observation d’une vieille femme derrière sa fenêtre – que le poète dégage une des grandes lois de son esthétique. Un mouvement d’identification transporte son moi vers les autres et en retour, nourrit le moi baudelairien et l’aide à être pleinement.

Nous verrons tout d’abord que ce poème répond à une recherche de simplicité. Puis nous verrons quels procédés rendent compte du rôle de la poésie selon Baudelaire.

I. La recherche de la simplicité

1. La simplicité du titre

La simplicité du texte est exprimée tout d’abord par la modestie du titre.

Son caractère banal et familier est dû à l’article défini « Les » et au nombre pluriel.

On peut d’ailleurs mettre en rapport la modestie du titre de ce poème avec la modestie du titre du recueil d’où il est tiré : Petits poèmes en prose.

2. La fermeté de la composition

Ce poème se caractérise aussi par la fermeté de sa composition.

On peut distinguer deux parties nettement délimitées dans ce poème en prose.

Dans la première partie (correspondant au premier paragraphe), le propos du poète prend une valeur généralisant. L’analyse des indices d’énonciation révèle l’absence du pronom personnel « je ».

Dans la seconde partie, le « je » du poète et son expérience sont mis en avant.

3. Le registre didactique

Ce poème recourt aussi au registre didactique comme le montre le recours à des indéfinis à caractère généralisant : « celui qui », « ce qu’on peut voir ».

L’emploi du présent de vérité générale dans les paragraphes deux et trois renforce aussi le registre didactique du texte qui délivre un message valable à toutes les époques.

Le poète emploie aussi de nombreuses antithèses : « fenêtre ouverte » / « fenêtre fermée » ; « ce qu’on peut voir au soleil » / « ce qui se passe derrière une fenêtre ». Ces antithèses renforcent la fermeté de la composition.

Enfin l’objection finale formulée dans le dernier paragraphe : « Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » suivie de la réponse du poète forment un système lié, à la fois réflexif et fortement conclusif.

4. La simplicité dans les attitudes

La simplicité se rencontre aussi dans les attitudes et les postures banales et quotidiennes.

C’est pourquoi le poète emploi des verbes très communs : « j’aperçois », « j’ai refait » (noter que ce verbe est volontairement terne alors qu’il traduit ici l’activité poétique), je me la raconte à moi-même » (comme si le poète était lui-même son premier lecteur), « je me couche ».

A ces verbes communs correspond aussi un vocabulaire sans recherche, qui confère au poème un contenu anecdotique. Le poète évoque tantôt une réalité urbaine « vagues de toits », tantôt une vie socialement misérable : « une femme mûre, ridée déjà, pauvre ».

Enfin, on peut noter le recours à une syntaxe dépouillée à travers des énumérations : « plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant » ; « Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien ». Ces énumérations sont ponctuées par des anaphores : « vit la vie, rêve la vie, souffre la vie ». L’absence d’une métrique déterminée et la fluidité du poème en prose renforcent cette impression de grande simplicité.

Transition : ainsi, ce texte se caractérise-t-il par la recherche de la simplicité et sa dimension prosaïque. Voyons à présent quels procédés sont à l’œuvre dans ce poème pour exprimer la conviction poétique de Baudelaire.

II. Le rôle du travail poétique

1. Un renversement de perspective

Au départ du poème, c’est à un renversement total de perspective que nous avons à faire, à travers la figure du paradoxe.

Les trois premières phrases avec leur structure identique se terminent par des expressions clés placée stratégiquement en fin de phrase : « fenêtres fermées », « une fenêtre éclairée d’une chandelle », « ce qui se passe derrière une vitre ».

Ces expressions ont pour rôle de corriger nos opinions reçues. Nous croyons qu’il ne se passe jamais rien derrière une fenêtre fermée. Or c’est précisément là que tout se passe, dit le poète.

2. Un mouvement d’élargissement poétique

A ce renversement de perspective succède la mise en scène d’un élargissement poétique qui a pour cadre réaliste de départ les dimensions d’une modeste fenêtre.

Ce mouvement d’élargissement vise à faire pressentir un monde complet derrière une « vitre ». C’est pourquoi le poète a recours au rapport proportionnel « autant de choses que » et aux indéfinis « autant de choses que », « moins intéressant que », « ce qui se passe » suggérant la multiplicité.

De même, le rythme ternaire avec inversion du sujet « vit la vie, rêve la vie, souffre la vie » met en valeur les verbes d’action et donne à la vie sa dimension protéiforme.

3. Un mouvement en profondeur

Mais ce mouvement d’élargissement, cette mise en œuvre de la multiplicité vont se doubler d’un mouvement en profondeur.

Ce mouvement est suggéré par l’énumération : « plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant » qui crée le vertige, par les courts segments qui évoquent une échelle descendante, par la richesse des adjectifs à la fois descriptifs et moraux.

On note aussi des sonorités qui se répondent : « profond / fécond », « mystérieux / ténébreux », la présence d’un oxymore « plus ténébreux, plus éblouissant », ou une curieuse alternative entre l’obscurité et la clarté : « Dans ce trou noir ou lumineux ». Toutes ces expressions jettent un défi à l’esprit curieux.

4. Un microcosme

Finalement, le monde qui se tient derrière une vitre apparaît comme un véritable microcosme.

Or par la magie de la poésie, Baudelaire cherche à saisir derrière cette vitre un microcosme de la déchéance et du dénuement pour mieux le magnifier, en faire un symbole de notre existence sur terre.

C’est pourquoi les verbes « vivre » et « souffrir » sont synonymes dans ce texte.

La description de la vieille femme se fait par accumulation d’éléments négatifs : l’isolement, voire l’exil par rapport à la communauté (« qui ne sort jamais »), la pauvreté (« pauvre », « avec presque rien »), la vieillesse (« une femme mûre, ridée déjà »), l’asservissement au travail (« toujours penchée sur quelque chose »).

C’est alors avec un sentiment de jubilation que le poète magnifie entre autre par la connotation positive du terme « légende » cette femme du néant et dont rend compte la progression qui culmine sur l’expression « avec presque rien ».

Pour le poète, pénétrer ainsi dans un intérieur, voir à travers une vitre, vivre la vie de ses semblables, s’identifier à eux, c’est sortir de son moi et accomplir son métier de poète.

Conclusion

Ce poème en prose se présente donc comme un moyen de rendre compte du réel le moins noble, le plus prosaïquement sordide, mais métamorphosé par le regard du poète. Tel un alchimiste, il transforme la boue en or.

Par un processus d’identification, le poète est à la fois lui-même et tous les autres.

C’est ainsi que le poète parvient à libérer la puissance et l’efficacité du langage poétique : « je me la raconte à moi-même en pleurant ».

Le poète parvient alors à humaniser le monde, à donner un sens poétique à « presque rien ».

Par la suite, d’autres poètes s’inspireront de cette façon de procéder. On peut comparer ce poème avec le poème en prose de Francis Ponge « La Bougie ».

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