L'illusion comique : Acte III scènes 2 et 3

CORNEILLE : L'ILLUSION COMIQUE : ACTE III SCENES 2 ET 3 : MONOLOGUE DE GERONTE, PUIS GERONTE ET MATAMORE (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

  • Pierre Corneille (Rouen, 6 juin 1606 - Paris, 1er octobre 1684) est un auteur dramatique français du XVIIème siècle. Ses pièces les plus célèbres sont Le Cid, Cinna, Polyeucte et Horace. La richesse et la diversité de son oeuvre reflètent les valeurs et les grandes interrogations de son époque.
  • Nous sommes dans la première pièce enchâssée au 2ème niveau, c'est l'une des deux scènes où apparaît Géronte. Il est en conflit avec sa fille Isabelle, pour une histoire de mariage. Il est en état de faiblesse, car il ressent une perte de pouvoir par rapport à sa fille qui ne veut plus lui obéir. C'est un conflit de génération.
  • Problématique : Comment passe t-on d'une scène à l'autre ?

Texte étudié :

ACTE III

SCENE II

GERONTE.
Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies !
Les règles du devoir lui sont des tyrannies,
Et les droits les plus saints deviennent impuissants
Contre cette fierté qui l'attache à son sens.
Telle est l'humeur du sexe : il aime à contredire,
Rejette obstinément le joug de notre empire,
Ne suit que son caprice en ses affections,
Et n'est jamais d'accord de nos élections.
N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle,
Que ma prudence cède à ton esprit rebelle.
Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser ?
Par force ou par adresse il me le faut chasser.

SCENE III

MATAMORE.
Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune ?
Le grand vizir encor de nouveau m'importune ;
Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours ;
Narsingue et Calicut m'en pressent tous les jours :
Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre.
CLINDOR.
Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre :
Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups,
Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux.
MATAMORE.
Tu dis bien : c'est assez de telles courtoisies ;
Je ne veux qu'en amour donner des jalousies.
Ah ! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir,
Bien que si près de vous, je manquais au devoir.
Mais quelle émotion paraît sur ce visage ?
Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage ?
GERONTE.
Monsieur, grâces aux dieux, je n'ai point d'ennemis.
MATAMORE.
Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis.
GERONTE.
C'est une grâce encor que j'avais ignorée.
MATAMORE.
Depuis que ma faveur pour vous s'est déclarée,
Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler.
GERONTE.
C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler :
Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre,
Demeurer si paisible en un temps plein de guerre ;
Et c'est pour acquérir un nom bien relevé,
D'être dans une ville à battre le pavé.
Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée,
Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée.
MATAMORE.
Ah, ventre ! il est tout vrai que vous avez raison.
Mais le moyen d'aller, si je suis en prison ?
Isabelle m'arrête, et ses yeux pleins de charmes
Ont captivé mon coeur et suspendu mes armes.
GERONTE.
Si rien que son sujet ne vous tient arrêté,
Faites votre équipage en toute liberté :
Elle n'est pas pour vous ; n'en soyez point en peine.
MATAMORE.
Ventre ! Que dites-vous ? Je la veux faire reine.
GERONTE.
Je ne suis pas d'humeur à rire tant de fois
Du grotesque récit de vos rares exploits.
La sottise ne plaît qu'alors qu'elle est nouvelle :
En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle.
Si pour l'entretenir vous venez plus ici...
MATAMORE.
Il a perdu le sens, de me parler ainsi.
Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable
Met le grand Turc en fuite, et fait trembler le diable ;
Que pour t'anéantir je ne veux qu'un moment ?
GERONTE.
J'ai chez moi des valets à mon commandement,
Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades,
Répondraient de la main à vos rodomontades.
MATAMORE.
Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux.
GERONTE.
Adieu : modérez-vous ; il vous en prendra mieux ;
Bien que je ne sois pas de ceux qui vous haïssent,
J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obéissent.

Corneille, L'illusion comique

Analyse :

I) Thème commun

  • Caractère de Géronte : père obstiné qui ne changera pas d'avis. Il fait partie des personnages de comédie (père obstacle).
  • On a affaire à un conflit de génération : différence d'appréciation entre le père et les jeunes.
  • "sexe" = femme, ce qui sous-entend que toutes les femmes contredisent par nature. Il a une vision méprisante de la femme.
  • "aimer" et "être" : présent de vérité générale, insistant sur cette idée monolithique qui ne change pas. Il est prompt et jugé très coléreux.
  • Cependant, Géronte est clair voyant : il décèle la psychologie de Matamore : "beau parleur" et se dit doué de prudence et d'adresse.

II) Géronte en comparaison avec Pridamant

  • Géronte vient du grec Géron qui signifie vieillard. C'est un personnage de comédie, son nom nous renseigne sur sa fonction, c'est un père obstacle.
  • On peut rapprocher les deux personnages Géronte et Pridamant, qui s'opposent tous deux à leurs enfants.
  • Géronte est un double caricatural de Pridamant, car au contraire de Géronte, Pridamant est un personnage qui évolue tout au long de la pièce.

III) Affrontement Matamore-Géronte

  • Ces deux personnages non évolutifs s'affrontent, on est dans une scène de comédie. Ils s'affrontent sous le regard de Clindor, qui est plus un témoin qu'un intervenant.
  • Géronte sort vainqueur de cet affrontement car il est plus de "prudence" et "d'adresse". Du point de vue du langage, Géronte est plus ironique que Matamore : "roue", il y a un double sens : le premier sens recherché remarque les exploits rares de Matamore, mais est plus modéré que Matamore.
  • Ce dernier utilise un langage habituel : "ventre", juron répété deux fois. Il utilise un champ lexical de la guerre pour parler d'amour, il est très excessif : la confusion entre guerre et amour est habituelle chez Matamore. Dans sa violence excessive, il tutoie Géronte.

Conclusion : Cette scène de comédie met en relation des personnages encrés dans la comédie. Cet affrontement de la scène 3 était annoncé par l'analyse de la scène 2. Dans ce passage, il critique les pères mariant leur fille pour de l'argent, tout comme Molière.