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MOLIERE : LE MISANTHROPE : ACTE II SCENE 4 : VERS 604 A 649 : LE PORTRAIT DE CELIMENE (COMMENTAIRE COMPOSE)

Introduction :

Elle est la même que pour les textes 1 et 2, avec en plus un compte-rendu rapide de l'acte I (colère d'Alceste exacerbée par Oronte). Tout ce petit monde rend visite à la courtisane, précieuse, Célimène, pour se livrer à des jeux de salon : aujourd'hui, des portraits, genre littéraire du XVIIIème siècle.

L'intérêt de la scène repose sur le genre du portrait : on a deux portraits explicites, Bélise et Damis, tout à fait opposés :
- Bélise = belle + bêtise,
- Damis = "de mes amis".

C'est l'onomastique de ces noms.

Implicitement, nous assistons à un 3ème portrait : celui de Célimène. C'est un fonctionnement propre au théâtre : celui qui peint s'autodétruit. La problématique est la suivante : "Comment découvrons-nous Célimène à travers deux portraits alibis, étrangers ?". La forme sera celle de deux portraits, d'une structure très classique. Nous les aborderons successivement par le commentaire méthodique. On essaiera de connaître Célimène à travers Bélise, et à travers Damis.

Texte étudié :

CÉLIMÈNE

Le pauvre esprit de femme ! et le sec entretien !
Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre,
Il faut suer, sans cesse, à chercher que lui dire ;
Et la stérilité de son expression,
Fait mourir, à tous coups, la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence,
De tous les lieux communs, vous prenez l'assistance ;
Le beau temps, et la pluie, et le froid, et le chaud,
Sont des fonds, qu'avec elle, on épuise bientôt.
Cependant, sa visite, assez insupportable,
Traîne en une longueur, encore, épouvantable ;
Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois,
Qu'elle grouille autant qu'une pièce de bois.

ACASTE

Que vous semble d'Adraste ?

CÉLIMÈNE

Ah ! quel orgueil extrême !
C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même ;
Son mérite, jamais, n'est content de la cour,
Contre elle, il fait métier de pester chaque jour ;
Et l'on ne donne emploi, charge, ni bénéfice,
Qu'à tout ce qu'il se croit, on ne fasse injustice.

CLITANDRE

Mais le jeune Cléon, chez qui vont, aujourd'hui,
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lu i?

CÉLIMÈNE

Que de son cuisinier, il s'est fait un mérite,
Et que c'est à sa table, à qui l'on rend visite.

ÉLIANTE

Il prend soin d'y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE

Oui, mais je voudrais bien qu'il ne s'y servît pas,
C'est un fort méchant plat, que sa sotte personne,
Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.

PHILINTE

On fait assez de cas de son oncle Damis ;
Qu'en dites-vous, Madame ?

CÉLIMÈNE

Il est de mes amis.

PHILINTE

Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage.

CÉLIMÈNE

Oui, mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage ;
Il est guindé sans cesse ; et, dans tous ses propos,
On voit qu'il se travaille à dire de bons mots.
Depuis que dans la tête, il s'est mis d'être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile ;
Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,
Et pense que louer, n'est pas d'un bel esprit.
Que c'est être savant, que trouver à redire ;
Qu'il n'appartient qu'aux sots, d'admirer, et de rire ;
Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
Aux conversations, même il trouve à reprendre,
Ce sont propos trop bas, pour y daigner descendre ;
Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit,
Il regarde en pitié, tout ce que chacun dit.

ACASTE

Dieu me damne, voilà son portrait véritable.

Analyse :

I) Célimène à travers Bélise

A. Les qualités

* La maîtrise de l'esthétique classique, une force démonstrative. On voit alors le discours en 3 temps :
- Elle introduit,
- Elle montre son expérience,
- Elle explique son expérience.
Tout cela est fait en paroxysme.

* Elle a un langage élaboré, riche, soutenu. Molière confère à son langage des ressources poétiques : allitérations de sifflantes et dentales, en plus des diérèses. Il y a aussi la lourdeur de Bélise, avec le tétramètre, pour s'enliser dans le répétitif. Il y a les termes cassants comme "sec", et le point d'exclamation. Elle emploie le champ lexical de la souffrance, qui devient alors comme une hyperbole filée, étonnant de Célimène : "souffre le martyr", "mourir", "insupportable", "épouvantable", "suer",... Bélise est décrite comme son esprit, c'est-à-dire comme "une pièce de bois".

* Elle est dominante, supérieure,... "Elle vient me voir".

B. Les défauts

Ils sont inhérents aux qualités. L'hypocrisie est implicite, car Bélise n'est pas là. Il y a un manque d'humanité, de sensibilité. Bélise n'est jugée que par l'esprit. Bélise a peut-être des qualités ? On revient à l'esthétique morale du XVIIème siècle, qui sépare coeur et raison, et qui fonde la qualité sur celle de l'esprit, et non du coeur. Célimène est le défaut de son temps.

II) Célimène à travers Damis

C'est un personnage de la proximité de Célimène, "de ses amis".

A. Le trait dominant du caractère de Damis

C'est le "trop d'esprit". On relève le champ lexical de l'esprit. Elle semble lui infliger un manque de naturel. "On voit qu'il se travaille à dire...". "Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile". Même sur personnage de qualité, elle trouve des aspects négatifs. Pourquoi ? Elle ressent une identité progressive dont elle se défend.

B. Une identité progressive

"Il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage". Ils ont les mêmes terrains de qualités : ils sont rivaux. On peut aussi s'interroger sur la dernière phrase d'Acaste : "Dieu me damne, voilà son portrait véritable", qui peut aussi bien suggérer Damis que Célimène. C'est la clef du portrait.
Les deux portraits montrent bien tout le système théâtral classique, où celui qui parle est celui qui se décrit...

Lorsque Célimène parle des deux autres personnages, soit elle s'oppose d'un, soit elle se rapproche d'un autre. Elle peut aussi se rapprocher de quelqu'un et le nier en rabaissant l'autre, sans savoir pour autant qu'aux yeux de certains, elle se rabaisse également, en usant en quelque sorte d'un auto-portrait critique indélibéré.