Louis-Ferdinand Céline : Voyage au bout de la nuit : C'est au troisième, devant ma fenêtre...

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Extrait du commentaire :

Louis-Ferdinand Céline, brigadier lors de la Première Guerre mondiale, est touché par balle au bras droit. Sa blessure, grave, le rendra invalide à 70%. En réaction, il décide de donner sa propre vision du conflit, grotesque et sordide, dans son "Voyage au bout de la nuit", qui obtient le Prix Renaudot en 1932. Grâce à une écriture proche du langage parlé et de l'argot, Céline restitue l'émotion vécue et bouleverse la littérature. Médecin aux idées antisémites, il est largement condamné par la critique. Céline est exclu de la vie littéraire. Il est condamné en 1950 à l'indignité nationale avant d'être finalement amnistié. La controverse sur la place à accorder à son oeuvre se poursuit toujours.

"Voyage au bout de la nuit" est le premier roman de Céline, publié en 1932. Ce livre manque de très peu le prix Goncourt, mais obtient tout de même le prix Renaudot. Il s'inspire principalement de l'expérience personnelle de Céline au travers de son personnage principal Ferdinand Bardamu : Louis-Ferdinand Destouches a participé à la Première Guerre mondiale en 1914. Celle-ci lui a révélé l'absurdité du monde et sa folie, allant même jusqu'à la qualifier "d'abattoir international en folie". Il expose ainsi ce qui est pour lui la seule façon raisonnable de résister à une telle folie : la lâcheté. Il est hostile à toute forme d'héroïsme, celui-ci même qui va de pair avec la guerre. Pour lui, la guerre ne fait que présenter le monde sous la forme d'un gant, mais un gant que l'on aurait retourné, et donc on verrait l'intérieur. Ce qui amène à la trame fondamentale du livre : la pourriture et sa mise en évidence notamment dans ce passage avec l'horreur...

Texte étudié :

C'est au troisième, devant ma fenêtre que ça se passait, dans la maison de l'autre côté.
Je ne pouvais rien voir, mais j'entendais bien.
Il y a un bout à tout. Ce n'est pas toujours la mort, c'est souvent quelque chose d'autre et d'assez pire, surtout avec les enfants.
Ils demeuraient là ces locataires, juste à la hauteur de la cour où l'ombre commence à pâlir. Quand ils étaient seuls le père et la mère, les jours où ça arrivait, ils se disputaient d'abord longtemps et puis survenait un long silence. Ça se préparait. On en avait après la petite fille d'abord, on la faisait venir. Elle le savait. Elle pleurnichait tout de suite. Elle savait ce qui l'attendait. D'après sa voix, elle devait bien avoir dans les dix ans. J'ai fini par comprendre après bien des fois ce qu'ils lui faisaient tous les deux.
Ils l'attachaient d'abord, c'était long à l'attacher, comme pour une opération. Ça les excitait. « Petite charogne » qu'il tirait lui. « Ah ! la petite salope » qu'elle faisait la mère. « On va te dresser salope ! » qu'ils criaient ensemble et des choses et des choses qu'ils lui reprochaient en même temps, des choses qu'ils devaient imaginer. Ils devaient l'attacher après les montants du lit. Pendant ce temps-là, l'enfant se plaignotait comme une souris prise au piège. « T'auras beau faire petite vache, t'y couperas pas. Va ! T'y couperas pas ! » qu'elle reprenait la mère, puis avec toute une bordée d'insultes comme pour un cheval. Tout excitée. « Tais-toi maman, que répondait la petite doucement. Tais-toi maman ! Bats-moi maman ! Mais tais-toi maman ! » Elle n'y coupait pas et elle prenait quelque chose comme raclée. J'écoutais jusqu'au bout pour être bien certain que je ne me trompais pas, que c'était bien ça qui se passait. J'aurais pas pu manger mes haricots tant que ça se passait. Je ne pouvais pas fermer la fenêtre non plus. Je n'étais bon à rien. Je ne pouvais rien faire. Je restais à écouter seulement comme toujours, partout. Cependant, je crois qu'il me venait des forces à écouter ces choses-là, des forces d'aller plus loin, des drôles de forces et la prochaine fois, alors je pourrais descendre encore plus bas la prochaine fois, écouter d'autres plaintes que je n'avais pas encore entendues, ou que j'avais du mal à comprendre avant, parce qu'on dirait qu'il y en a encore toujours au bout des autres des plaintes encore qu'on n'a pas encore entendues ni comprises.
Quand ils l'avaient tellement battue qu'elle ne pouvait plus hurler, leur fille, elle criait encore un peu quand même à chaque fois qu'elle respirait, d'un petit coup.
J'entendais l'homme alors qui disait à ce moment-là : « Viens toi grande ! Vite ! Viens par là ! » Tout heureux.
C'était à la mère qu'il parlait comme ça, et puis la porte d'à côté claquait derrière eux. Un jour, c'est elle qui lui a dit, je l'ai entendu : « Ah ! je t'aime Julien, tellement, que je te boufferais ta merde, même si tu faisais des étrons grands comme ça... »
C'était ainsi qu'ils faisaient l'amour tous les deux que m'a expliqué leur concierge, dans la cuisine ça se passait contre l'évier. Autrement, ils y arrivaient pas.
C'est peu à peu, que j'ai appris toutes ces choses-là sur eux dans la rue. Quand je les rencontrais, tous les trois ensemble, il n'y avait rien à remarquer. Ils se promenaient comme une vraie famille. Lui, le père, je l'apercevais encore quand je passais devant l'étalage de son magasin, au coin du boulevard Poincaré, dans la maison de « Chaussures pour pieds sensibles » où il était premier vendeur.
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