Louis-Ferdinand Céline

Céline, Voyage au bout de la nuit, En banlieue

Texte étudié

En banlieue, c’est surtout par les tramways que la vie vous arrive le matin. Il en passait des pleins paquets avec des pleines bordées d’ahuris brinquebalant, dès le petit jour, par le boulevard Minotaure, qui descendaient vers le boulot. Les jeunes semblaient même comme contents de s’y rendre au boulot. Ils accéléraient le trafic, se cramponnaient aux marchepieds, ces mignons, en rigolant. Faut voir ça. Mais quand on connaît depuis vingt ans la cabine télépho­nique du bistrot, par exemple, si sale qu’on la prend tou­jours pour les chiottes, l’envie vous passe de plaisanter avec les choses sérieuses et avec Rancy en particulier. On se rend alors compte où qu’on vous a mis. Les maisons vous pos­sèdent, toutes pisseuses qu’elles sont, plates façades, leur cœur est au propriétaire. Lui on le voit jamais. Il n’oserait pas se montrer. I1 envoie son gérant, la vache. On dit pour­tant dans le quartier qu’il est bien aimable le proprio quand on le rencontre. Ça n’engage à rien.

La lumière du ciel à Rancy, c’est la même qu’à Détroit, du jus de fumée qui trempe la plaine depuis Levallois. Un rebut de bâtisses tenues par des gadoues noires au sol. Les cheminées, des petites et des hautes, ça fait pareil de loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là dedans, c’est nous.

Faut avoir le courage des crabes aussi, à Rancy, surtout quand on prend de l’âge et qu’on est bien certain d’en sortir jamais plus. Au bout du tramway voici le pont pois­seux qui se lance au-dessus de la Seine, ce gros égout qui montre tout. Au long des berges, le dimanche et la nuit les gens grimpent sur les tas pour faire pipi. Les hommes ça les rend méditatifs de se sentir devant l’eau qui passe. Ils urinent avec un sentiment d’éternité, comme des marins. Les femmes, ça ne médite jamais. Seine ou pas. Au matin donc le tramway emporte sa foule se faire comprimer dans le métro. On dirait à les voir tous s’enfuir de ce côté-là, qu’il leur est arrivé une catastrophe du côté d’Argenteuil, que c’est leur pays qui brûle. Après chaque aurore, ça les prend, ils s’accrochent par grappes aux portières, aux rambardes. Grande déroute. C’est pourtant qu’un patron qu’ils vont chercher dans Paris, celui qui vous sauve de crever de faim, ils ont énormément peur de le perdre, les lâches. Il vous la fait transpirer pourtant sa pitance. On en pue pendant dix ans, vingt ans et davantage. C’est pas donné.

Et on s’engueule dans le tramway déjà, un bon coup pour se faire la bouche. Les femmes sont plus râleuses encore que des moutards. Pour un billet en resquille, elles feraient stopper toute la ligne, c’est vrai qu’il y en a déjà qui sont saoules parmi les passagères, surtout celles qui descendent au marché vers Saint-Ouen, les demi-bour­geoises. « Combien les carottes ? » qu’elles demandent bien avant d’y arriver pour faire voir qu’elles ont de quoi.

Comprimés comme des ordures qu’on est dans la caisse en fer, on traverse tout Rancy, et on odore ferme en même temps, surtout quand c’est l’été. Aux fortifications on se menace, on gueule un dernier coup et puis on se perd de vue, le métro avale tous et tout, les complets détrempés, les robes découragées, bas de soie, les métrites et les pieds sales comme des chaussettes, cols inusables et raides comme des termes, avortements en cours, glorieux de la guerre, tout ça dégouline par l’escalier au coaltar et phéniqué et jusqu’au bout noir, avec le billet de retour qui coûte autant à lui tout seul que deux petits pains.

CELINE, Voyage au bout de la nuit (1932)

(1) la caisse en fer : le tramway

Introduction

Le roman de Louis-Ferdinand CELINE (1894-1961), Voyage au bout de la nuit met en scène un personnage commun, Ferdinand Bardamu, aux prises avec les grandes questions de son époque : la guerre de 1914-1918 dans laquelle il s’engage, et dont il découvre les horreurs, le colonialisme, le modernisme, le progrès.

De malheur en déchéance, le héros malmené par les événements, découvre le monde et le fait découvrir aux lecteurs, avec une ironie et un cynisme grinçants. Le roman est écrit à la première personne, dans une langue volontairement crue et familière.

Arrivé au terme géographique du voyage, Bardamu est immergé dans l’univers sordide de la banlieue. Les transports sont décrits ici comme un raccourci à la fois réaliste et mythique de la vie des banlieues.

Le mélange du style populaire et de l’écriture noble donne au texte une portée tragique.

I. Les voyages en tramway

1. Un microcosme

L’espace choisi par Céline pour représenter l’humanité des banlieusards est un lieu public, de passage et de croisement: le transport en tramway:  » En banlieue, c’est surtout par les tramways que la vie vous arrive le matin ».
Ce microcosme sert avant tout à signifier l’aliénation par le travail, et en particulier ce temps mort que représente le transport, volé aux loisirs ou au repos, mais non rémunéré. La périphrase de « la caisse de fer » en symbolise l’enfermement et la dureté.
C’est bien un concentré d’humanité qui se rassemble là, les travailleurs, les ménagères, les enfants, les vieux, « les jeunes », « les femmes… les moutards ».
L’énonciation du texte est ambiguë alternant du « ils » au « nous ». Ne sont exclus que des voyageurs que les « patrons » puisqu’on va le chercher et le « proprio »: « Lui, on ne le voit jamais ».

2. L’agitation frénétique des banlieusards

Elle prend une connotation tragique.
Le mouvement de va-et-vient quotidien des transports, du domicile au lieu de travail, devient significatif de l’absurde et dérisoire trajet d’une vie vaine, vouée à l’échec et au malheur: « Grande déroute. C’est pourtant qu’un patron qu’ils vont chercher dans Paris, celui qui vous sauve de crever de faim ».
Les manifestations extérieures de cette collectivité sont un raccourci des sentiments les plus simples, rires et hurlements: « Les jeunes semblaient même contents de s’y rendre au boulot »; « l’envie vous passe de plaisanter; « Et on s’engueule »; « les femmes sont plus râleuses ».
Le dérisoire est rendu par l’aspect délabré du décor venant faire contraste avec des tentatives d’échappée hors du réel: « Les hommes ça les rend méditatifs de se sentir devant l’eau qui passe, ils urinent avec un sentiment d’éternité ».
Les indications olfactives désagréables du texte viennent également apporter une coloration réaliste et concrète à l’aliénation des travailleurs:  » On en pue pendant dix ans, vingt ans et davantage »; « on odore ferme en même temps ».

3. Une image de l’humanité

Le texte donne de l’humanité une image négative, sale, usée, peu odorante.
En particulier, le dernier paragraphe culmine avec une énumération de tous les ratages de la vie, de l’aspect organique des corps fatigués et en sueur, de la maladie, de la fécondité impossible.
Le mouvement figuré est celui d’une retombée, d’une descente aux enfers suggérée par le « boulevard Minotaure » et l’expression  » tout ça dégouline dans l’escalier ».
Les habits fatigués et défraîchis sont bien plus qu’une apparence trahie, ils représentent une vie réduite à cette sueur essentielle du retour du travail.
La vie, réduite à l’organicité, devenue fécondité incontrôlable est prise à rebours.

II. L’originalité de l’écriture célinienne

1. Une alternance

L’écriture alterne entre le parler populaire et le style noble.
Pour le premier aspect, le lexique imagé et croustillant de l’argot parisien pointe ça et là dans le texte : « des pleins paquets avec des pleines bordées »; « des chiottes », « il envoie son gérant, la vache »; « le proprio », « des gadoues noires au sol »; « crever de faim », « on s’engueule », « plus râleuses », « on odore ».
C’est la syntaxe, plus que toute chose, qui transmet au texte sa saveur populaire: sous-entendu elliptique « faut voir ça »; incorrections « où qu’on vous a mis »; phrase hachée, saccadée:  » Les maisons vous possèdent, toutes pisseuses qu’elles sont ».
Le style noble, écrit, littéraire, correct vient de deux facteurs. D’une part des allusions savantes, comme le nom du boulevard tiré de la mythologie « le boulevard Minotaure ».
D’autre part, de la réflexion à portée généralisant ou explicative : « la vie vous arrive »; « on dirait à les voir tous s’enfuir qu’il leur est arrivé une catastrophe du côté d’Argenteuil, que c’est leur pays qui brûle ».
Ce double style confère un double point de vue au texte, lui donnant ainsi son relief, de même que Bardamu se place tantôt dans l’extériorité d’un « il », tantôt dans l’intériorité d’un « nous ».
Les pauvres des banlieues sont ainsi pris en commisération, avec toute l’identification que suggère la pitié, mais également avec dégoût et distance.
La dimension temporelle d’une vie entière: « On en pue pendant dix ans, vingt ans et davantage » contribue grandement à cet élargissement réflexif du texte, sans qu’il nous précise s’il s’agit des conclusion du seul narrateur, ou d’une sagesse populaire collective.

2. Des images contrastées

Le texte regorge aussi de métaphores et de comparaisons aux effets contrastés.
La première produit un effet épique par ses connotations mythologiques: « le boulevard Minotaure ».
Comme chez Zola, le réalisme poussé jusqu’à la vision, devient épique.
Le tramway a la dimension d’un monstre avaleur d’hommes et l’espace où ils se meuvent est aussi clos et problématique que le labyrinthe de Crète.
Cès la seconde image (« si sale qu’on la prend toujours pour des chiottes »), une comparaison entre la cabine téléphonique du bistrot du coin et « les chiottes », provocante, comique, donne le ton. L’insalubrité des lieux , l’inhumanité des conditions de vie font des hommes des déchets, des excréments.
Les images qui caractérisent le décor renforcent l’idée d’un cloaque où seraient engluées des créatures impuissantes: « ça fait pareil de loin qu’au bord de la mer les gros piquets dans la vase. Là-dedans, c’est nous ».
La comparaison se mue en métaphore: « Faut avoir le courage des crabes ». Le crustacé sera repris plus tard par Sartre dans La Nausée pour désigner l’inhumanité, l’aliénation des humains, englués dans la viscosité du réel absurde.
Métaphore engendrée par l’image de la vase, ce rapprochement entre l’homme et le crustacé n’est pas qu’une boutade issue d’un imaginaire populaire coloré. Il suggère l’emprisonnement, l’issue latérale (les crabes marchent de côté) et l’absence de conscience.

3. Le rythme des phrases

Le rythme des phrases montre bien le point de vue sous-jacent du narrateur, qui fait chorus avec la voix populaire.
La fin des paragraphes est souvent conçue selon un schéma identique: une phrase plus courte, plus imagée, à l’allure de maxime ou de proverbe.
D’une part, cette pause à la fin des paragraphes exprime un regard solidaire avec le peuple mais dépourvu de lyrisme, en un « nous » clairement exprimé.
D’autre part, toutes les expériences sont commentées par une sagesse, dont le contenu revient toujours à épiloguer, puis à se résigner sur la dureté des conditions de vie.
Enfin le caractère oral de ces expressions est très net et montre que cette « philosophie » de la vie s’exprime au comptoir ou dans la rue.

Conclusion

En conclusion, les voyages en tramway symbolisent la misère de leurs passagers.
Ils sont eux-mêmes un raccourci du grand voyage de la vie à la base du roman.
Leur répétition infinie, leur circularité figurent l’absence de sens que Bardamu découvre « au bout de la Nuit ».
Le caractère novateur de l’écriture célinienne, mêlant le parler populaire et le style noble, renforce le registre tragique de ce texte mettant en scène une humanité négative, sale, et usée.
A travers ce texte, Céline dénonce l’univers sordide de la banlieue dont les transports en tramway sont le reflet tragique.

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