Victor Hugo

Hugo, Quatre vingt treize, Extrait du Chapitre 2

Texte étudié

Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les
lèvres minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux
qui devait le gêner pour sourire. Il était poudré, ganté, brossé,
boutonné ; son habit bleu clair ne faisait pas un pli. Il avait une
culotte de nankin, des bas blancs, une haute cravate, un jabot
plissé, des souliers à boucles d’argent. Les deux autres hommes
étaient, l’un, une espèce de géant, l’autre, une espèce de nain. Le
grand, débraillé dans un vaste habit de drap écarlate, le col nu dans
une cravate dénouée tombant plus bas que le jabot, la veste ouverte
avec des boutons arrachés, était botté de bottes à revers et avait les
cheveux tout hérissés, quoiqu’on y vît un reste de coiffure et
d’apprêt ; il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite
vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, le pli de la
bonté au coin de la bouche, les lèvres épaisses, les dents grandes, un
poing de portefaix, l’œil éclatant. Le petit était un homme jaune
qui, assis, semblait difforme ; il avait la tête renversée en arrière, les
yeux injectés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir
noué sur ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche énorme
et terrible. Il avait un pantalon à pied, des pantoufles, un gilet qui
semblait avoir été de satin blanc, et par-dessus ce gilet une roupe
dans les plis de laquelle une ligne dure et droite laissait deviner un
poignard.

Le premier de ces hommes s’appelait Robespierre, le second
Danton, le troisième, Marat.

Introduction

Ce texte a été publié en 1874, à peu près un siècle après les évènement révolutionnaires. Il relate la période la plus terrible de la révolution française. Ce passage est issu du chapitre 2 de la deuxième partie et met en scène trois personnages clés qui ont été bourreaux et victimes de la « Terreur ». Ils se réunissent dans un café. Dans ce passage en prose, l’auteur dresse le portrait physique de ces trois hommes. Avec un siècle de recul, Hugo connait en effet bien ces trois personnages. De plus, ils ont été peints à leur époque. Grâce à cela, on peut remarquer que la « peinture » d’Hugo est proche de la réalité.

Ce texte a de nombreux intérêts :

Un intérêt historique car Hugo fait preuve d’un grand réalisme.
Un intérêt symbolique car Hugo transforme ces trois personnages en symbole de la révolution.

I. Objectivité et réalisme historique

A. La mise en scène d’une réunion tout à fait vraisemblable

Au moment du texte, il s’agit de l’époque de la chute des Girondins, le 28 juin 1793. Les trois hommes, Robespierre, Danton et Marat sont donc au sommet de leur pouvoir. Il veulent s’entendre pour accentuer leur puissance et pourquoi pas former un « Triumvirat ». La scène se déroule dans l’arrière salle d’un café à Paris. L’histoire montre effectivement que les bars étaient le lieu de rencontre des révolutionnaires.
Victor Hugo se livre à une description traditionnelle car les personnages sont décrits dans l’ordre et chaque description est équilibrée et ordonnée (crescendo). L’étiquette est comme pour un tableau à la fin.
Cet ensemble de portraits ressemble à une fresque historique. Hugo utilise souvent les verbes être ou avoir, deux verbes neutres. Cette neutralité des verbes donne un ton objectif au texte.

B. Les trois portraits tout à fait véridiques

De plus, le lecteur peut reconnaître les trois personnages. Tous les détails physiques sont véridiques.

Robespierre : A cette époque, il a 35 ans. Il a été peint par Gérard. Grâce à cela, on peut vérifier que les traits de physionomie utilisés par Hugo sont justes. Il est très pâle, grave, retenu, a un regard froid, est suggéré d’une élégance légendaire.
Il est souvent habillé de couleurs claires.
Hugo ajoute aussi un détail : « un tic nerveux qui devait le gêner pour sourire » qui pourrait expliquer le fait qu’il ne souriait jamais.

Danton : Il est très populaire, d’une extrême vitalité. Il est tout en expression de vie. Il est laid (l.14) et possède une grosse chevelure (l.13), le col nu, la veste ouverte.

Marat : Il est le plus vieux des trois, il a 50 ans. C’est un orateur sanguinaire et terrifiant. Sa bouche est une véritable arme. Il est poignardé peu de temps après la date du texte par Charlotte Corday. Sa tête préfigure sa mort. L’arme est déjà là : « laissait deviner un poignard » (l.23-24).

Mais c’est mal connaître Hugo de penser qu’il va en rester là. Le texte va prendre une dimension épique et mythique. Les personnages sont des symboles de la Révolution.

II. La dimension épique et mythique

A. Une mise en scène non hasardeuse

La construction du texte semble montrer une certaine objectivité de la part d’Hugo. Elle est en faite toute calculée.
Victor Hugo présente ses personnages par ordre de monstruosité croissante (crescendo) :

Robespierre fait attention à son apparence (lignes 3 et 4).
Danton a déjà un quelque chose de laissé aller (lignes 8 à 10). Il a quelque chose d’animal.
Marat est sale et repoussant (lignes 17 et 18). Il est repoussant dans sa tenue et semble dépourvu d’humanité. Hugo nous montre là une véritable monstruosité.

Les physiques se dégradent le long du texte :

peau = pâle (l.1) ? vérole ? plaque liquide (l.17).
cheveux = poudré (l.3) ? hérissés (l.11) ? gras, plat (l.16).
tenue = élégant? négligé ? sale.

Hugo joue aussi avec les couleurs :

Robespierre : blanc, bleu pâle.
Danton : rouge.
Marat : blanc jauni.

Marat est décrit le dernier. Sa mort est imminente. Danton viendra après, guillotiné par Robespierre et enfin ce dernier. Le dernier cité est le premier mort. Le monstre le plus froid est Robespierre (dénonciation).

B. Le jeu des contrastes

Hugo s’amuse durant tout le texte avec les contrastes :

Contraste entre Danton et Marat : « l’un, une espèce de géant, l’autre, une espèce de nain », ligne 8. Ce contraste met en valeur chacun des personnages. Danton est la vitalité. Marat est la mort. Ce contraste est donc en faveur de Danton, qui est le plus humain des trois. Il est en effet déchiré entre son humanité et son devoir de révolutionnaire. La description de Danton est la seule où se dégagent des sentiments. C’est le préféré d’Hugo.
L’autre contraste est entre Danton et Robespierre. Robespierre manque de vie (ligne 3), Hugo lui enlève en effet la possibilité de sourire. Sa pâleur lui fait porter la mort sur son visage. Ses lèvres minces rappellent la méchanceté alors que Danton a des lèvres épaisses qui font penser à la joie de vivre. Danton est d’ailleurs au cœur du texte.
Le dernier contraste est entre Robespierre et Marat. La premier est un monstre froid et le second un monstre sanguinaire. Le véritable monstre est cependant Robespierre car il a l’apparence d’un homme.

Seul Danton échappe à la monstruosité, c’est le révolutionnaire le plus modéré des trois.

Conclusion

A la lecture de ce texte, une impression de malaise annonce la fin tragique des trois hommes, le dernier assassiné et les deux autres décapités. Hugo oblige presque le lecteur à porter un jugement sur les trois hommes. Sous l’apparence d’un texte objectif, Hugo laisse à peine entrevoir sa préférence pour Danton.

Ce texte est un arrêt sur image. Les personnages sont figés mais ce n’est pas un temps mort dans la narration. On distingue d’ailleurs deux aspects d’Hugo : l’homme politique engagé et l’artiste romancier (série de portraits réussis).

En ouverture, nous pouvons dire que le vrai mythe qui passionnera Hugo sera Napoléon 1er.

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