Pierre de Ronsard

Ronsard, Les Amours de Marie, Comme on voit sur la branche…

Poème étudié

Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose :

La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur :
Mais battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose :

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.

Introduction

1524-1585 : poète français qui anima le groupe de La Pléiade.

La Pléiade : définition de nouvelles règles poétiques dans Défenses et Illustration de la langue française (1549) de Du Bellay (nouvelle impulsion à la littérature) ; imitation des auteurs antiques et italiens, introduisant des références à l’antiquité, mots empruntés aux grecs et aux latins. Idéalisation de l’émotion amoureuse et de l’image de la femme (poésie lyrique). Ils privilégiaient le sonnet et l’alexandrin, forme et mètre les plus utilisés dans la poésie classique.

Ce poème est composé en 1574 et publié en 1578 dans le recueil intitulé Sur la mort de Marie. Ronsard chante, sur commande, la douleur d’Henri III qui vient de perdre sa maîtresse Marie de Clèves, mais il associe la disparition de la grande dame à celle de Marie Dupin, ou Marie l’angevine, jeune paysanne du Bourgueil qu’il avait aimée sans espoir pendant 3 ans et dont il venait d’apprendre la mort précoce.

Ce poème est un hommage rendu à une femme aimée une vingtaine d’année plus tôt (de 1555 à 1558) et morte depuis peu.

• Comment Ronsard transpose t-il la mort en beauté ?
• Comment l’image de Marie est immortalisée ?

I. La mort atténuée

A. Le refus du macabre.

Ce poème est un éloge funèbre et pourtant : aucune image de mort, rien de macabre. La mort d’une femme est transposée en beauté.

La mort de la femme n’est évoquée clairement que dans un hémistiche : « La Parque t’as tuée » (mythe antique, Parque = déesses infernales qui filaient, dévidaient et coupaient le fil de la vie des hommes). L’image de la Parque qui file et coupe est moins macabre que d’autres représentations de la mort (ex : squelette à la faux au Moyen Age). L’évocation de la Parque et la brièveté du charme permettront de présenter la mort de Marie de façon moins tragique et plus esthétique.

« cendre tu reposes » : euphémisme (cendres = cadavre, tu reposes = morte). Cet euphémisme suggère plutôt le sommeil.

B. L’atténuation de la tristesse.

Une tristesse qui est pourtant bien présente dans ce sonnet : vers 4, les « pleurs » de l’aube, « mes larmes et mes pleurs » (douleur soulignée par la reprise de « mes »).

La tristesse est cependant dominée : le rythme de la fin du vers 12 souligné par la reprise de « mes » se trouve amplifié au vers 13. Le rythme 6/6 sembler bercer la douleur et apporte une sensation d’équilibre.

De même sur le plan de la versification on peut observer des rimes intérieures : « pleurs » (vers 4) rime avec « fleurs » (vers 2) et « couleurs » (vers 3). Au vers 8, « meurt » rime avec « odeur » et « ardeur ». Au vers 11, « tuée » rime avec « nouveauté » et « beauté ». Ainsi il y a un phénomène d’écho, « pleurs », « meurt » et « tuée » sont à chaque fois associés à la beauté.

Aussi, en exploitant l’image de la rose, Ronsard a célébré la beauté de Marie et atténué à la fois tout ce que le drame de sa mort pouvait avoir de déclinant.

II. La métamorphose de Marie

A. De la rose à la femme, puis de la femme à la rose.

Comparaison rose/femme : Comparaison familière de Ronsard et de ses successeurs : il s’en sert pour exprimer l’urgence de vivre (carpe diem) comme dans « Mignonne allons voir si la rose … » mais plus pour trouver dans le destin éphémère de la rose une consolation à la mort.

Deux parties (respect de Ronsard de la structure du sonnet : 2 tercets doivent introduire une rupture aux quatrains) : « Comme … », « Ainsi … » : dans les deux premiers quatrains, Ronsard décrit le destin beau et triste de la rose en la mettant en valeur dans le premier vers par le rythme qui va decrescendo (6/4/2) ; toutes les coupes sont paires. Ainsi, le déclin de la rose, du à des éléments naturels comme « la pluie » ou « l’excessive ardeur » est représentée de manière très esthétique dans les vers 7 et 8 : description de la mort de la rose « languissante » et « feuille à feuille » qui suggère une mort douce, lente.

Prédominance de la rose dans la deuxième strophe qui semble oublier la comparaison amorcée par « comme », et s’attarde sur la description de la fleur : « embaumant les jardins et les arbres d’odeur ».

Dans les deux derniers tercets, la femme est comparée à la rose par « Ainsi … ». Le poète s’adresse à la femme aimée à la deuxième personne, comme si elle vivait encore.

On observe un retour de la rose dans les deux derniers vers « ce panier plein de fleurs », « ton corps ne soit que roses » : fusion femmes/rose qui donne à sa mort la beauté de celle de la rose.

La comparaison femme/rose contribue également dans ce cas à immortaliser le sort de Marie, en l’identifiant à celui, éternel, de la rose.

Cela permet également l’exaltation de la beauté de la femme.

Fusion préparée dès le vers 2 avec le terme « jeunesse » qui s’applique mieux à une femme qu’à une fleur, plus la personnification de la rose : « elle meurt ».

Effet renforcé par le chiasme : « en sa belle jeunesse, en sa première fleur » (vers 2) et « en ta première et jeune nouveauté » (vers 9).

« rend le Ciel jaloux de sa vive couleur » : thème poétique de la belle matineuse (= thème poétique fréquent).

B. Marie, divinité parmi les divinités du jardin.

Présence de la culture païenne pour donner ampleur et universalité à la mort de Marie. Ronsard est un chrétien convaincu, mais il fait cependant ici largement appel à la mythologie et aux rites antiques. En faisant se pencher sur la rose les divinités païennes, Ronsard met Marie au centre des divinités du jardin et la déifie elle-même.

L’aube qui « pleure » est personnifiée et fait penser à « l’aube aux doigts de rose » d’Homère. La « Grâce » (vers 5) (= les 3 Grâces, filles d’Hélios, qui ont un rôle actif et bienfaisant dans le fonctionnement de la nature) fait penser à l’Amour (Éros ou Cupidon). La rose est ainsi pourvue d’un destin exceptionnel.

Les rites funéraires sont un autre emprunt à l’antiquité : « obsèques » (étymologie antique d’offrandes, dons destinés à accompagner le ou la défunte) amène l’idée de survie. Les termes « ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs » mettent en avant la simplicité de l’expression, avec la répétition de « plein de », la coupe régulière 6/6, le parallélisme et l’harmonie au rythme. De plus, il faut noter la valeur symbolique du lait : candeur, innocence, enfance.

A cela s’ajoute une recherche de l’harmonie : Le poème est un sonnet régulier en alexandrins (forme la plus traditionnelle). Les coupes sont le plus souvent régulières et paires. On observe d’ailleurs plusieurs coupes 6/6. Les vers 2/5/11/13 donnent donc une sensation d’équilibre.

On peut également remarquer une unité sonore : seulement 3 rimes alors que les règles du sonnet en autorisent 5. Au lieu d’introduire de nouvelles rimes, sont reprises celles des quatrains (ABBA ABBA CCA BBA) : effet de fermeture qui crée une impression de perfection de cycle (effet de boucle sur le plan des sonorités). De plus les rimes sont roches : « la rose » et « l’arrose », reprise des mêmes mots à la rime « fleur » vers 2 et 13, « repose » vers 5 et 11.
Le poème est donc le plus simple possible sur le plan des sonorités (facilite la mémoire).

Conclusion

Immortalisation par l’atténuation de la mort, transposition de la beauté, et fait de Mari une divinité (=fonction orphique de la poésie).

Du même auteur Ronsard, Sonnets pour Hélène, Quand vous serez bien vieille... Ronsard, Les Amours, Douce beauté, Meurtrière de ma vie Ronsard, Je vous envoie un bouquet que ma main... Ronsard, Les Amours de Cassandre, Ciel, Air et Vents... Ronsard, Discours des misères de ce temps Ronsard, Derniers vers Ronsard, La Nouvelle Continuation des Amours, Hé que voulez-vous dire ?

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