Pierre de Ronsard

Ronsard, Derniers vers

Poème étudié

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé ;
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé.
Adieu, plaisant soleil, mon œil est étoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis !
Je m’en vais le premier vous préparer la place.

Introduction

Ronsard est issu d’une famille noble et lettrée, il étudie les lettres grecques sous la direction de Jean Dorat et d’autres jeunes gens qui deviendront ses amis et les Poètes de la Pléiade. Poète de la cour de Charles IX, il a écrit « Les Amours » et « Les Hymnes » notamment.

« Les Derniers vers » de Pierre de Ronsard est un poème vibrant d’émotions qui a été écrit juste avant sa mort. Il s’agit d’un sonnet mais qui n’est pas désespéré. Au Moyen-Âge, la mort est intégrée à la vie, elle apparait comme une déchéance, un drame personnel.

I. L’angoisse

L’angoisse de Ronsard se manifeste dès le premier vers : « Je n’ai plus que les os, un squelette » ; il s’agit d’une hyperbole, l’auteur exagère. Sans transition, le lecteur est pris à la gorge, plongé au cœur de l’angoisse ; brutalité, violence ; la mort est imminente. On a un portrait de l’auteur en mort-vivant, il parle mais il est déjà mort à la vie. On a un climat inquiétant, un entre-deux malsain, cela donne une coloration morbide. La morbidité montre que son corps lui échappe, il a du mal à accepter son image. Il est tiraillé entre lui et son corps, il y a un fort déchirement d’où l’angoisse. On a la même idée entre les deux hémistiches (os et squelette) ; il a besoin de temps. On a également un chiasme dans le premier vers (je n’ai plus que = je semble, os = squelette) : ce chiasme montre que Ronsard veut lutter contre la mort et contre son corps qui se délabre (volonté centralisatrice) ou encore la structure en croix peut montrer la torture de l’angoissant.

L’angoisse se prolonge au deuxième vers où on a une accumulation, des répétitions de la même idée et la répétition du préfixe « dé » qui martèle l’angoisse. Ces néologismes montrent la violence faite à son corps et la violence qui est faite à la langue. Le « dé » et une répétition obsessionnelle du vide, du manque, de la destruction, de la mort. La rime « semble-tremble » met en valeur le paroxysme de la peur (se faire peut à soi-même) ; on a le comble de l’angoisse car il n’y a pas d’issue possible.

Au vers 4, on a un présent d’habitude qui augmente l’angoisse car elle devient familière, elle hante le quotidien. L’angoisse se manifeste physiquement, sa cause vient aussi du physique ; car Ronsard nous donne sa vision du monde où le corps est au centre de toute chose.

Au vers 8, on sent l’enfer qui se cache derrière ; on a l’image d’un naufrage, il ne contrôle plus son corps qui devient indépendant (usage de la 3ème personne). Cette perte de contrôle accentue l’angoisse. Tout comme le noir qui montre une absence de lumière donc une perte de vue qui cache un avant-goût de la mort.

Cette angoisse est due à l’horreur d’être assez vivant pour vivre sa propre mort. La vision de soi-même est insoutenable. Cette angoisse correspond au mouvement baroque.

Dans les poésies baroques, les oxymores permettent de mettre en valeur l’angoisse. Pour les auteurs baroques, il n’y a aucune certitude sur laquelle on peut s’asseoir ; ils sont marqués par la peur du néant de la vie (vanité). Le thème de la mort dans la vie montre que la mort est déjà à l’œuvre au cœur de la vie. L’inquiétude est mise en valeur par des tournures ou des effets de style saisissants (hyperbole, oxymore, antithèse). Ces images fortes sont là pour mettre en valeur les sensations, les émotions. Comme on n’a plus de certitudes métaphysiques, on privilégie le corps. On sait que la vie est brève donc autant la vivre intensément.

Ronsard, plutôt poète humaniste, a pourtant, à la fin de sa vie, écrit des poèmes baroques.

II. Le tragique et l’impuissance

Le registre tragique caractérise ce texte où on a un sentiment de fatalité, d’impuissance, de non-issue, une situation désespérée. Il est souvent associé au thème de la mort. Le tragique va créer un sentiment d’horreur tandis que le pathétique suscite des émotions, une tristesse, de la pitié… Le tragique renvoie donc à la terreur, aux sensations. Le tragique concerne les 2 premiers quatrains alors que le pathétique est évoqué dans les 2 tercets.

Au vers 3 on a une fatalité qui accable Ronsard, personnification de la mort, c’est violent et ça se manifeste physiquement, donc cela correspond bien au registre tragique.

Pour désigner les médecins il utilise une métonymie : « Apollon et son fils » ; cela radicaliste l’impuissance.

Au vers 6 l’emploi du passé composé signifie que l’on ne peut pas revenir dessus. C’est irrémédiable. Le conditionnel négatif donne l’impression d’iréel (plus d’espoir). Les deux hémistiches présentent les mêmes idées.

Les vers 7 et 8 sonnent le bilan désespéré ; « mon oeil est étoupé », un passif qui montre qu’il est victime d’un ennemi invisible qui va limiter petit à petit ses facultés. Le verbe « étouper » concrétise le fait que son oeil soit bouché. « Mon corps s’en va descendre » est une périphrase verbale qui augmente le sentiment d’impuissance.

Ronsard est réduit à néant, complètement immobile, n’ose pas jeter un coup d’œil sur son corps. Il est cerné par la mort. On a donc bien une situation sans issue caractéristique du registre tragique.

III. Le corps

On a une vision très réaliste de la mort. En effet on voit la mort sous un jour matérialiste et non spirituel. Dans ce poème la mort c’est avant tout la disparition du corps avant celle de l’âme. Il n’est question que du corps, pas de l’âme : cela correspond à la période de la Renaissance où on redécouvre le corps et l’anatomie. Le corps est au centre de tout : un individu est d’abord un corps.

Le champ lexical du corps est omniprésent. On a une plongée dans le monde organique et le corps semble même être vu de l’intérieur. On a l’impression d’avoir écorché une planche d’anatomie. On voit aussi beaucoup d’intérêt pour son corps : des mots nouveaux pour assouvir la soif de curiosité.

On a la représentation en creux d’un homme solide, sain, vigoureux, musclé. A la Renaissance, on a le culte du corps : « Un esprit sain dans un corps sain » ; le rejet de l’organique, il ne reste plus que le minéral.

Le corps est au centre de tout car l’angoisse est physique. Il se tourne vers les médecins ; sa seule préoccupation est de rester sur Terre, il ne se prépare par à partir.

Il fait appel à la religion païenne et non pas à la religion chrétienne. Son appel au secours est matériel, biologique et non plus spirituel.

La maladie est vue de façon concrète ; « mon œil est étoupé », on a un détail précis, un symptôme. Au lieu de dire « mon œil est aveuglé » il dit « mon œil est étoupé » d’où une preuve du concret.
Dans les 2 quatrains on a une prédominance des sensations (corps) sur les sentiments (esprits) ; même la peur.

La mort se manifeste de façon physique ; Ronsard pose une regard quasiment médical sur son corps ; il l’ausculte.

IV. Le pathétique

Le pathétique est uniquement associé au thème de l’adieu et cela correspond aux deux tercets. Ronsard met en scène des amis pour orchestrer le pathétique, le renforcer. Il veut rajouter des spectateurs externes qui ont des fonctions de chœurs (émotions) ; ces chœurs reflètent les chœurs antiques qui sont beaucoup plus intimes et familiers, émouvants et attendrissants.

La mort est vue comme une séparation, elle rajoute de l’angoisse.

Les rimes mettent en valeur les liens qui unissent Ronsard et ses amis ; cela rend plus triste la séparation : par exemple « dépouillé » et « mouillé » sont des rimes suivies qui donnent l’écho des amis suite à l’état de Ronsard. On a aussi l’exemple de « amis » et « endormis ». La tristesse est exhibée, cela correspond au mouvement baroque mais en même temps pudique.

On a beaucoup de naturel et de simplicité dans ce poème : « logis », lit », un cadre très simple et familier. Très simple dans sa façon d’évoquer la mort ; humble, il a perdu l’orgueil qui le caractérise dans « Les Sonnets pour Hélène« . Cela rend les adieux encore plus déchirants.

Ronsard, grand poète, orgueilleux, se présente face à la mort grandiloquent, humble. On a des gestes simples et familiers qui montrent l’intimité entre Ronsard et ses amis : « me consolant », « en essuyant », « me baisant la face ».

Le pathétique est renforcé par la répétition de l’interjection « adieu » ; on a une gradation dans les adieux. D’abord « adieu » à la vie physique, ensuite adieu à la vie sentimentale.

Il resserre les liens : « des compagnons » deviennent « mes chers amis » alors qu’il s’éloigne de ses amis : cela renforce l’idée de proximité et donc le pathétique.

En ce qui concerne les sonorités, on a des assonances en « an » : « voyant », « remporte », « consolant », « baissant », « essuyant ». Cela crée un effet de douceur, de sourdine, une impression de mélancolie. On a des allitérations en « p » : « premier », « place », « préparer ».

L’expression « Je m’en vais le premier vous préparer la place » est ambigüe. La place correspond-elle au paradis ou à la tombe. Tout le sonnet converge vers le dernier vers ; qui est lourd de signification. Soit on décante pour rejoindre le spirituel, de même que l’âme du mourant qui s’envole ; soit ce derniers vers serait ironique : « la place » correspondrait à l’endroit « où tout se désassemble ». Ou alors le « vous » impliquerait le lecteur…

Conclusion

On n’a pas de solution triomphaliste face à la mort, le poète est saisi en plein désarroi. Contrairement à ses poèmes de jeunesse où il y avait d’une part la religion et d’autre part le souvenir (cf. « Sonnets pour Hélène« ). Le seul rempart contre la décomposition est le sonnet qui garde une forme fixe.

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