Pierre de Ronsard

Ronsard, Sonnets pour Hélène, Quand vous serez bien vieille…

Poème étudié

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant :
Ronsard me celebroit du temps que j’estois belle.

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille resveillant,
Benissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre et fantaume sans os :
Par les ombres myrteux je prendray mon repos :
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dés aujourd’huy les roses de la vie.

Ronsard, Sonnets pour Hélène

Introduction

En 1578, alors qu’il sent la vieillesse approcher, Pierre de Ronsard, « prince des poètes » au XVI° siècle, écrit les Sonnets pour Hélène. Ce recueil poétique célèbre son amour pour une jeune femme, Hélène de Surgères. Dans le 24° sonnet de la 2° partie, il lui présente d’abord un tableau saisissant de la vieillesse et de la mort, avant de lui proposer un véritable Carpe Diem.

I. Un tableau saisissant de la vieillesse

Les douze premiers vers constituent un récit d’anticipation en trois temps : Ronsard exprime d’abord dans le premier quatrain les regrets d’Hélène au soir de sa vie ; le deuxième quatrain chante la gloire posthume de Ronsard tandis que le premier tercet met en parallèle la mort de Ronsard et la déchéance physique d’Hélène. Les trois quarts du texte dressent donc un tableau désespéré de vieillesse, de désolation et de mort. Les assonances en [an] suggèrent la tristesse et la gravité, comme la métaphore de la fin de vie vers 1 : le lecteur comprend qu’Hélène est au soir de sa vie et que sa flamme vitale est sur le point de s’éteindre. D’ailleurs les repères spatiaux qui décrivent ses attitudes dessinent une descente symbolique vers le sol primitif : son corps retourne graduellement à la poussière.

L’énonciation du poème met aussi en évidence une dissociation du JE (présent essentiellement dans les tercets) et du VOUS (essentiellement dans les quatrains). Ce système pronominal représentant l’auteur d’une part, nommé à deux reprises vers 4 et 7, et Hélène d’autre part illustre le fait qu’ils ne peuvent physiquement être ensemble. Ils ont des rôles figés : Hélène est une femme âgée, Ronsard est déjà mort, mais son nom est célèbre grâce à son talent poétique. Deux vers symbolisent cette mise à distance : les repères spatiaux des vers 9 « sous la terre » et 14 « au foyer » s’opposent dans un parallélisme renforcé par la symétrie des pronoms placés à l’initiale des vers. Seuls les vers 3-4 et 12 réunissent Hélène et Ronsard ; mais ce n’est que dans le passé que leur relation prend forme.

L’utilisation de verbes au participe présent dans les quatrains donne une impression de lourdeur, d’immobilité propre à la vieillesse. De même, on relève plusieurs locutions verbales construites avec ETRE qui expriment l’état de décrépitude dans lequel Hélène se trouve (v.1, 4, 9 et 11). Elle n’est plus capable d’agir, comme le prouve le champ lexical de l’inactivité : « assise » v.2, sommeiller » v.6 et « accroupie » v.11. Les images de la frilosité v.11 et de l’ennui dominent dans une vision péjorative qui culmine avec la vision d’horreur du vers 9. L’analepse du vers 4 raconte l’amour de Ronsard et la réserve d’Hélène : c’est désormais le temps des regrets et des remords.

Si le poète présente à Hélène le tableau dégradant de sa propre vieillesse, c’est pour mieux l’exhorter à profiter de l’instant présent.

II. Le Carpe Diem

Le temps certes flétrit la beauté mais ne peut rien contre la poésie : c’est la première leçon qu’administre Ronsard à Hélène. En effet, les mots placés à la rime du dernier vers de chaque quatrain – « belle » et « immortelle » – montrent que la poésie de Ronsard est un gage d’immortalité pour la beauté d’Hélène. Ce faisant, il renoue avec une conception très ancienne de l’art, qui permet de fixer la beauté et d’échapper ainsi aux ravages du temps (comme dans Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde). Au champ lexical de la déchéance physique répond celui de l’immortalité v.3, 4, 7, 8 et 12. Il n’est donc pas trop tard pour Hélène : le principe d’inversion temporelle permet au poète d’anticiper le pire avant de revenir à la réalité présente et de fournir une alternative à Hélène. L’éternité poétique qui fait que son nom se transmet d’âge en âge (vers 7) contraste avec la mortalité corporelle v.9-10.

Alors que les douze premiers vers condamnaient par avance Hélène, les vers 13-14 proposent une chute : Ronsard ne rappelle pas de motif amoureux ni d’hommage à sa beauté mais énonce un Carpe Diem (cueille le jour, c’est-à-dire profite du moment) à la manière de Horace dans ses Odes. Cette injonction à vivre est renforcée par la position encadrante des mots « vivez », « demain », « cueillez » et « vie ». Au vers 14, la rime intérieure en [i] apporte de la légèreté, rappelle l’insouciance caractéristique de la jeunesse. La triple apostrophe des vers 13-14 permet d’actualiser le récit par le discours au présent (indicatif et impératif) : le poète fait la leçon à la jeune fille dans un dialogue fictif qui répond aux regrets exprimés par Hélène v.4 ; aux paroles du vers 3 « direz » s’opposent les actes du vers 13 « vivez ». La longueur et la régularité de l’alexandrin semblent conforter cette leçon : Hélène a la chance d’être jeune et en bonne santé, contrairement à Ronsard qui est fatigué et malade.

Conclusion

Dans ce sonnet, Ronsard détourne la quête amoureuse au profit d’une louange de la puissance poétique. En ce sens, « Quand vous serez bien vieille… » n’est pas sans évoquer « Ciel, air et vents… » écrit par le même auteur une vingtaine d’années plus tôt. Néanmoins les accents pathétiques se font plus insistants en 1578, comme s’il pressentait sa propre mort.

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