Charles Baudelaire

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Obsession

Poème étudié

Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l’orgue ; et dans nos cœurs maudits,

Chambres d’éternel deuil où vibrent de vieux râles,
Répondent les échos de vos De profundis.

Je te hais, Océan ! Tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
De l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes,
Je l’entends dans le rire énorme de la mer.

Comme tu me plairais, ô nuit ! Sans ces étoiles

Dont la lumière parle un langage connu !
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !

Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers,
Des êtres disparus aux regards familiers

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXIX, Obsession

Introduction

Il n’est pas étonnant que la nature, source de toute vie, offre l’un des thèmes esthétiques les plus riches. Les Anciens adoraient en elle la force magique des éléments, et la plupart des peintres et poètes y découvrent l’âme des choses, l’unité première en déchiffrant ses signes comme des savants inspirés. Ainsi une harmonie affective s’établit entre la nature et le poète qui projette en elle ses fantasmes.
Mais si Rousseau et certains Romantiques trouvent dans son asile l’oubli et la plénitude, Baudelaire l’assombrit et semble ne nous peindre ses fleurs que pour mieux évoquer le Mal.
La nature est présente dans son poème « Obsession » mais ce n’est pas le vallon ou le lac de Lamartine. Quelle force mauvaise semble étouffer toute forme de vie à sa source ? Quel poison ronge l’âme du poète fermé à la beauté ?

I. Un choix d’images obsessionnelles

Le poème repose sur une progression dans le noir.

Parallèlement, plus l’univers s’élargit des bois à l’horizon infini, plus le poète se ferme sur la nuit.

1. Les bois

« Grands bois » (v1) : le regard suit verticalement leurs longs fûts semblables aux colonnes d’une cathédrale. L’adjectif « grands » suggère une couleur humide, une atmosphère sourde, fermée, sombre.

« hurlez » (v.2) : sons qui déchirent l’âme comme l’oreille, grâce au hiatus et l’allitération en « r » et le prolongement de la rime féminine. Le verbe « hurler » évoque quelque chose de bestial comme le hurlement d’une bête fauve.

Le poète dépeint un univers lugubre, fermé, sinistre. La sérénité de la cathédrale est violée par le vent.

2. L’océan

Il symbolise l’infini horizontal.

On retrouve cette idée de gouffre aux sons lugubres.

Pourtant l’océan est plus souvent symbole de vie, de purification, d’élan vers l’infini.

Les Anciens voient dans l’eau l’origine des choses. (cf. Novalis « le fluide originel »). Rousseau jouit dans sa contemplation du « sentiment de sa propre existence » et que Hugo fait de « L’Éclaircie » sur la mer le symbole de la fécondité puisque « l’Océan resplendit sous sa vaste nuée ….Tout est doux, calme, heureux apaisé ; Dieu regarde ».

Baudelaire, lui, est ignorant de cet état de grâce de la nature réunifiée. Il ne voit dans l’océan que la force déchaînée, le grondement, le déferlement des vagues étant évoqués par le heurt saccadé des explosives.

Il ne s’écrit plus « Homme libre toujours tu chériras la mer » mais l’assimile à une puissance destructrice. L’océan « monstrueux » ne sourit pas comme dans le poème de V. Hugo, il rit d’un rire sardonique comme un défi grinçant, l’ironie sournoise de l’allitération en « r » éveillant l’angoisse sourde.

Ainsi on note un contraste entre la dimension infinie de l’espace (cf. « grands », « énorme ») et l’impression croissante d’écrasement, de piège.

3. La nuit

On peut remarquer une gradation vers le noir absolu.

Baudelaire reprend le cliché de la menace que la nuit représente mais il refuse paradoxalement ce que les hommes recherchent en elle, la lumière.

En effet, le lieu commun de l’étoile, depuis celle du Berger, jusqu’à celle de Venus, évoque l’espoir, l’idéal, une forme de salut.

Le noir correspond traditionnellement à la mort et la lumière dans la nuit nous fait penser à la vie. Par exemple Hugo écrit dans « Stella » extrait du recueil Les Châtiments : « Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort… Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette comme avec une fronde, au front noir de la nuit. Je suis ce qui renaît quand le monde est détruit ».

Or ici, « la lueur d’espoir est détruite avant même d’être vécue par le conditionnel : « Comme tu me plairais ».

L’hymne lyrique meurt de lui-même, détruit par la sècheresse de la préposition « sans » : « Sans ces étoiles ».

L’étoile apparaît tantôt comme un signe de mort puisqu’elle correspond aux regards des « Des êtres disparus aux regards familiers ».

Ainsi, le cycle vertical des bois, puis l’horizontal de l’océan, se referme sur la nuit qui unit les deux dans le noir et l’épais cultivés par le poète.

II. Les correspondances

1. Le poète maudit

La nature est un miroir effrayant dans la mesure où l’image même qui s’y réfléchit est effroyable.

Si le pote ne trouve aucun oubli, aucun repos dans la nature, c’est parce qu’il est d’abord obsédé par lui-même.

« dans nos cœurs maudits » (v.2) : Baudelaire fait allusion au péché originel ou plutôt au mal au sens large. (cf. vie de Baudelaire « Avertissement au lecteur » : « c’est le Diable qui tient tous les fils qui nous remuent… Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas, sans horreur, à travers les ténèbres qui puent ».

On peut aussi songer à d’autres poètes maudits comme Verlaine ou Rimbaud. Verlaine écrit dans les Poèmes saturniens : « Or ceux là qui sont nés sous le signe de Saturne Fauve planète, chère aux nécromanciens, / On entre tous, d’après les grimoires anciens, / Bonne part des malheurs et bonne part de bile ». Rimbaud affirme que « le poète devient entre tous le grand malade et le grand criminel, le grand maudit et le suprême savant car il arrive à l’inconnu ».

C’est ainsi qu’on retrouve dans ce poème l’évocation du poète marqué par la fatalité, en proie à la solitude (« vaincu ») et à l’humiliation (« insultes ») comme « L’Albatros »

L’enjambement des vers 6-7 souligne cette défaite et la correspondance entre la chute du poète (« le sel des larmes ») et le sel de l’ironie marine est suggérée par la reprise en écho des sons e (cf. « les retrouve en lui »).

Dans son obsession, le poète projette même ses « hallucinations » dans les ténèbres (cf. « de mon œil »).

« un langage connu » (v.7) est celui que le poète comme Hugo « cherche par-dessus le mur » pour découvrir l’au-delà de la mort.

2. Obsession morbide

Le début du poème fait songer à une symphonie funèbre. Baudelaire ne retient pas dans les cathédrales les chants nuptiaux de joie mais les lamentos qui correspondent à son chant intérieur.

On peut relever à cet effet le martèlement lourd des « o » : « comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l’orgue ».

La tentative obsessionnelle, martelée par la conjonction « et » (« et dans nos cœurs maudits ») traduit le désir d’échapper à l’angoisse par le recours au néant. Mais elle est elle aussi vouée à l’échec.

Le grouillement de vie marqué par le rejet du verbe « vivent », la force du mot « milliers » évoque non pas la résurrection des morts mais la simple apparition des morts.

Les mots « connu » (v.10) et « familiers » (v.14) qui se répondent soulignent la complaisance que l’auteur éprouve à contempler sa propre défaite.

Si « obsession » par son étymologie évoque « assiégé » l’on pense à l’œil de la conscience harcelant Caen.

Ici l’œil serait l’horreur artificielle de l’obsession de soi élargie jusqu’à l’idée de mort universelle.

Baudelaire réduit les éléments à une gigantesque cage à l’image de son âme, dont il tente de s’échapper.

Conclusion

Cette nature noire, grâce aux touches impressionnistes et aux sonorités suggestives, se transforme peu à peu en un cercueil universel et évoque ce mal de la mélancolie commun à tous les poètes maudits.

Pour Baudelaire, le Spleen est une qualité même de l’âme et la remarque de Bachelard à propos de son ami E. Poe pourrait très bien lui être attribuée : « Pour chacun de nous, la nature n’est qu’un prolongement de notre narcissisme primitif qui, au début, s’annexe la mère nourricière et enveloppante. Comme pour Poe, la mère était devenue précocement un cadavre… Quoi de plus surprenant si les paysages, même les plus fleuris, ont toujours quelque chose d’un cadavre fade. »

Mais l’on peut penser aussi à l’hymne à la joie triomphante de Camus dans ses Noces avec le monde : « Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. Une vie à goût de pierre chaude, pleine de soupirs de la mer et des cigales. J’aime cette vie avec abandon… Elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme ».

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