Arthur Rimbaud

Rimbaud, Illuminations, Enfance I

Poème étudié

Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande ; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.

À la lisière de la forêt, – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, – la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.

Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer ; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés – jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages – sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques petites étrangères et personnes doucement malheureuses.

Quel ennui, l’heure du « cher corps » et « cher cœur ».

Rimbaud, Illuminations (écrites de 1873 à 1875 et publiées en 1886)

Introduction

« Enfance I » fait partie du recueil Illuminations écrit, selon un témoignage de Verlaine, lors de son voyage avec Verlaine (1873-1875), ces poèmes en prose reflètent l’univers intérieur du poète et retracent les charmes et les mystères d’une relation originale avec le monde. Ce recueil est le premier en vers libres et sera admiré par les surréalistes.

Rimbaud avait remis cette œuvre à Verlaine en février 1875 pour qu’il la fasse imprimer. On perd la trace du manuscrit.

Au printemps 1886, les Illuminations paraissent dans l’hebdomadaire La Vogue avec une préface de Verlaine qui précise que le mot « Illuminations » est anglais et veut dire « gravures coloriées », « enluminures ».

Verlaine rajoute que le poème en prose tel que le conçoit Rimbaud est court, ramassé, c’est de la poésie concentrée. Il procède par touches juxtaposées, mais essentielles, synthétiques… Nous pénétrons dans ces régions noyées d’ombre et baignées de lumière suprasensibles… La nature à un certain moment cède le pas à l’artificiel, le réel au surnaturel ».

Le poème « Enfance » se présente comme une série de versets présentant chacun une enluminure comme dans un livre de légendes illustrées dont on tournerait les pages sans consulter le texte c’est-à-dire sans avoir une explication logique de la présence des images. On remarquera au niveau de la forme du texte qu’il s’agit de prose poétique, sans vers ni rimes. On notera cependant qu’il subsiste certaines sonorités et rythmes.

A travers ce poème en prose, Rimbaud présente des images évoquant le monde féérique et insolite de l’enfance tout en rompant avec les règles de la poésie traditionnelle.

I. Un univers féérique

1. La limite de deux mondes

Le complément circonstanciel de lieu « sur des plages » permet de situer cette scène entre deux mondes, celui du réel (la terre) et celui de l’évasion (la mer), du mystère.

Il s’agit d’un domaine ambigu qui est celui du tangible et du fabuleux où réel et irréel s’interpénètrent constamment.

De même, le complément circonstanciel de lieu « à la lisière de la forêt » désigne la limite entre le monde réel rassurant (l’extérieur de la forêt) et le monde étrange, fantastique, épais de l’aventure : la forêt.

La forêt est un thème fréquent chez Rimbaud : c’est le lieu de l’aventure et des légendes médiévales.

Rimbaud opte ainsi pour l’évocation de la féérie.

2. La féérie explicite

Des nombreuses expressions font référence à la féérie.

Rimbaud fait allusion à la « fable mexicaine et flamande » : ces deux adjectifs sont bizarrement accolés et nous permettent de faire un bond féérique au Mexique, pays de soleil et de fantaisie aux Flandres, pays brumeux de la lenteur et de l’organisation appliquées.

La mention « de noms férocement grecs, slaves, celtiques » entraîne un nouveau bond légendaire dans l’étrange et le barbare connoté par l’adverbe « férocement ». Cette expression rappelle le goût des enfants pour la violence phonétique, fusion de plaisir. Il s’agit d’un élément de dépaysement favorisant l’arrachement au réel.

« Enfantes et géantes » renvoient à des êtres de légendes d’enfants, source de dépaysement.

« superbes noires » fait penser à une sorte d’idole. Il s’agit d’un personnage hiératique, renvoyant à une civilisation primitive indienne ou nègre. Ce passage connote la fascination de l’époque de Rimbaud pour l’art nègre.

Les « sultanes » renvoient à l’univers du conte oriental, on peut songer à Shéhérazade dans les Contes des Mille et Une Nuits.

Les « jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages » met l’accent sur le mystère de l’évocation. Elles font penser aux « dames de l’amour courtois au Moyen-âge, il s’agit d’un amour éthéré et mystique.

Les « princesses de démarche et de costume tyranniques » : on peut deviner à travers cette expression la raideur de leur attitude et du dessin. Ces princesses font songer aux personnages de contes cruels que l’on trouve dans certains contes nordiques ou allemands.

Les « petites étrangères et personnes doucement malheureuses » désignent des êtres faibles, exilés (« étrangères »). Ces êtres font penser aux personnages de contes misérabilistes ou mélodramatiques enfantins très à la mode au XIXème siècle : David Copperfield (1850) de Charles Dickens, Oliver Twist (1838) évoquant les bas-fonds londoniens, le personnage de Cosette dans Les Misérable de Hugo, Le Petit Chose (1868) d’Alphonse Daudet.

On peut aussi songer aux Contes (1835 et suivantes) d’Andersen (auteur danois) ou de Grimm (début du XIXème siècle). Ces contes évoquent le malheur réel de l’enfance abandonnée à elle-même ou même exploitée par le travail dans les grandes villes industrielles.

Il s’agit aussi de personnages de fiction, de mélodrame. L’adverbe « doucement » est employé à dessein par Rimbaud parce que leur malheur est décrit avec une complaisance pitoyable et qui les rend presque enviables. Cela nuance de gris la féérie exotique précédente.

3. La féérie implicite

Elle est dominante.

Le mouvement est suggéré par des expressions qui se font écho « court sur des plages », « tournaient sur les terrasses voisines de la mer ». La vie, le mouvement, l’animation des images n’est pas sans rappeler une fête, un bal mondain. On éprouve une sorte de griserie dans le tournoiement de la danse et les « terrasses » sont des échappées vers l’infini du rêve grâce à la « mer ». On peut noter la somptuosité des « dames » : il s’agit de femmes appartenant à la noblesse et portant des « bijoux » annoncé par « vert-de-gris », sorte de dépôt qui se forme sur le cuivre ou le bronze.

Le cadre joue aussi un rôle important car il participe à cette féérie. Rimbaud évoque des « fleurs de rêve » car il s’agit de fleurs de légende. Elles « tintent » : le verbe met en relief la vivacité des vibrations lumineuses et fait penser à une vibration acoustique. Enfin les verbes « éclatent » et « éclairent » soulignent le caractère vif et tranché de ces fleurs. Il s’agit en somme d’une symphonie visuelle et musicale des couleurs.

Le personnage mis en scène est « la fille ». Elle est associée au « déluge », aux « arcs-en-ciel », à la « flore », à la « mer ». Elle ressemble à une sorte de naïade faisant surgir un flot d’eau dans la campagne ou à une nymphe de la mer.

La féérie provient aussi du « déluge », du moutonnement de la mer. En latin « pratum » c’est-à-dire le « pré » désigne l’étendue de la mer.

Rimbaud met l’accent sur le chatoiement irréel des vêtements irisés de la jeune fille. Le poète allie en permanence l’élément eau et l’élément féminin.

De plus le symbolisme de l’eau joue un rôle important dans ce texte. Il est le symbole de la volupté, comme par exemple chez les romantiques allemands tels que Novalis affirmant au sujet de l’eau : « L’eau, cette enfant première, née de la fusion aérienne, ne peut renier son origine voluptueuse et sur terre, elle se montre avec une céleste toute puissance comme l’élément de l’amour et de l’union ».

L’eau est enfin le symbole des énergies inconscientes, des pulsions secrètes (cf. rêves fréquents d’eau).

Mais ce monde fabuleux jailli des tréfonds de l’âme est aussi un monde rupture.

II. Un univers de rupture

1. La rupture avec le monde bourgeois

Cette rupture se manifeste à travers la répétition de « sans » : « sans parents », « sans vaisseaux ».

L’exclamation « Quel ennui ! » marque la rupture de l’état de grâce.
Allusion au monde petit bourgeois dont Rimbaud ne transcrit que deux expressions stéréotypées : « cher corps » et « cher cœur » connotant la niaiserie, la vulgarité sentimentale.

« l’heure » renvoie à un rituel codifié, comme s’il s’agissait d’une mise en ordre des sentiments, de l’amour soumis à un emploi du temps, tout semble mécanisé.

Le monde bourgeois est le monde de l’anti-enfance, de l’anti-poésie.

Mais ce monde fabuleux jailli des tréfonds de l’âme est aussi un monde rupture.

2. Le refus de toute logique

Le poète s’oppose aussi à toute logique, à toute rationalité.

Ce refus se manifeste de plusieurs manières :

– dans la juxtaposition : Rimbaud fait se succéder des images sans légende explicative, sans justification logique. Ce sont des images existant pour elles-mêmes, comme s’il s’agissait d’une beauté brute inexpliquée qu’il exprime en dehors de tout contexte logique ;
– dans leur contenu : on note la présence de l’insolite qui dérange. Mais ce monde fabuleux jailli des tréfonds de l’âme est aussi un monde rupture. On peut noter des alliances étonnantes « yeux noirs et crin jaune » (le terme de « crin » nous fait plonger dans une dimension animale) ou encore l’alliance du savant (« idole ») et de la rusticité (« crin ») ce qui provoque un heurt.

L’image la plus insolite est celle des « bijoux debout sur le sol gras » : les objets les plus raffinés (les « bijoux ») sont en contact brutal avec ce qu’il y a de plus grossier, de moins travaillé (« le sol gras »). Ce passage fait songer au film de Bunuel La Mort en ce jardin : des êtres échoués dans la jungle découvrent un avion écrasé, plein de trésors : des robes de soie, des perles, des diamants dans la forêt vierge.

A travers le refus de toute logique, Rimbaud inaugure l’esthétique surréaliste. Il s’agit d’une beauté convulsive. Rimbaud exprime ainsi son non conformisme imprévu jusqu’à la provocation.

3. Le refus du « bon goût »

Il se manifeste à travers des couleurs criardes : le noir (« les yeux noirs »), le jaune (« crin jaune »), l’orange (« la fille à lèvre d’orange ». Le contexte est devient criard.

Rimbaud insiste également sur l’éclat tapageur des couleurs « azur » (bleu vif) et « verdure insolents » (vert vif).

« Les arcs-en-ciel » connotent une palette de couleurs chatoyantes.

La « flore » est associée au vert, au rouge rosé, à l’orange.

La « mer » est associée au bleu.

Les couleurs « noires » et « vert-de-gris » contrastent avec les couleurs précédentes.

La palette des couleurs choisies par Rimbaud est en accord avec le contexte pictural de l’époque.

Le peinte Arnold Böcklin (1827-1901) était admiré par les symbolistes et les surréalistes. Les paysages idylliques et mythologiques qu’il peint se caractérisent par leur étrangeté et leur violence matérialisés à travers la crudité des couleurs et les contrastes des tonalités.

De même Gustave Moreau (1826- 1898) est célèbre pour ses audaces coloristes. Il peint des paysages vertigineux se caractérisant par une profusion de détails symboliques ou allégoriques et des jaillissements colorés. A son propos, Edmond de Goncourt affirmait : « Ses aquarelles d’orfèvre-poète semblent lavées avec le rutilement, la patine des trésors des Mille et Une Nuits ». Mais ce monde fabuleux jailli des tréfonds de l’âme est aussi un monde rupture.

Enfin on peut songer à Paul Gauguin (1843-1903). Il a fui à Tahiti et est retourné à la vie primitive. Il était persuadé que l’art courait le danger de se perdre dans le superficiel, et que tout le savoir accumulé par les civilisations européennes avait frustré l’homme de l’essentiel : l’intensité du sentiment et son expression directe. Gauguin aimait être considéré comme un « barbare » car il explorait une voie nouvelle (celle de la simplification des formes et des larges surfaces de tons intenses).

Dans le poème de Rimbaud « férocement » et « insolents » prennent la même connotation.

Conclusion

Ce poème en prose se caractérise par la rupture avec les traditions.
Il s’agit de prose poétique, sans vers ni rimes. On notera cependant qu’il subsiste certaines sonorités et rythmes.

Ce poème en prose travaillant sur un véritable dérèglement des sens, utilise la langue comme terrain d’exploration car le mot « Illuminations » peut aussi avoir le sens de visions hallucinées.

Rimbaud crée un monde neuf se caractérisant par la magie, le mystère de la poésie de l’irrationnel.

Le symbolisme de Rimbaud est à mi-chemin du surréalisme.

En prose, ils retracent les charmes et les mystères d’une relation originale avec le monde. Ce recueil est le premier en vers libres et sera admiré par les surréalistes.

« Enfance » reprend le désir de Baudelaire d’étendre les pouvoirs de la poésie à l’exploration de l’inconnu et rêvant comme lui d’une langue poétique nouvelle, Rimbaud bouleverse le genre de la poésie en se faisant voyant et en libérant le langage de la contrainte du sens précis.

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