Voltaire

Voltaire, L’Ingénu, Chapitre 1, La conversion du héros

Texte étudié

La conversion du héros

L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion était M. le Huron ; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote. « Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la vôtre ; – Hélas ! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. – Eh ! Mon Dieu ! disait Melle de Saint-Yves, comment se fait-il que les Hurons ne soient pas catholiques ? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas tous convertis ? » L’ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait personne ; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât inconstance. Ces derniers mots plurent extrêmement à Melle de Saint-Yves.

« Nous le baptiserons ! Nous le baptiserons ! disait le Kerkabon à M. le prieur. Vous en aurez l’honneur, mon cher frère ; je veux absolument être sa marraine ; M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fronts ; ce sera une cérémonie bien brillante ; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne et cela nous fera un honneur infini. « Toute la compagnie seconda la maîtresse de la maison : tous les convives criaient « Nous le baptiserons ! » L’ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie ; il témoigna que la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des Hurons valait, pour le moins, la loi des Bas-Bretons ; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.

Introduction

Nous allons étudier un extrait du chapitre premier « La conversion du héros » tiré de L’Ingénu de Voltaire, Jean-François Arouet de son vrai nom. L’auteur est un philosophe des lumières, auteur de Micromégas, Candide, Contes philosophiques, et du Traité de la tolérance. Il est contemporain des encyclopédistes Rousseau, Diderot, d’Alembert. Dans ce passage, Voltaire lance l’action. Nous avons le premier souper philosophique sous forme d’un mode de présentation argumentatif.

L’ingénu revendique une liberté de la pensée, c’est un plaidoyer. En effet, le Huron qui incarne le sauvage arrive sur les côtes de France en Bretagne, il rencontre les Kerkabons qui l’invitent à souper avec les notables. Plusieurs problèmes et sujets sont abordés. Le dernier point évoqué lors du repas porte sur la religion.

Dans le but de répondre à la problématique, comment le récit se met-il au service de la critique et de l’argumentation, nous verrons en quoi le débat théâtral reflète une critique de l’ethnocentrisme, du prosélytisme (volonté de répandre la foi, de convertir), de la bêtise et de l’intolérance.

I. Un débat théâtral

1. Une scène comique

Les personnages sont présentés par le philosophe de façon caricaturale. Les traits de caractère sont caricaturés. Ainsi le bailli est précédé d’un adjectif épithète. Voltaire fait précéder les questions du bailli d’une caractérisation psychologique, « l’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner ». L’adjectif impitoyable est ironique et « la fureur » a une connotation hyperbolique. La présentation est par conséquent schématique et caricaturale. Il en va de même pour les deux femmes qui ne sont en fait intéressées par l’ingénu que pour satisfaire leur curiosité. Nous avons un comique de caractère; lorsque la petite communauté bretonne fait preuve d’un zèle pour convertir le Huron, Melle de Kerkabon, intervient. Elle estime que les anglais auraient dû le baptiser. Cependant, elle n’envisage pas l’aspect religieux du baptême mais les détails du cérémonial et la gloire que chacune en retirera = «il en sera parlé dans toute la Bretagne et cela nous fera un bonheur infini» C’est une dévote qui ne voit dans le baptême que le prestige et les bénéfices qu’elle pourrait en tirer. Le comique de mots s’ajoute au comique de caractère lorsque les convives se mettent tous à crier: « Nous les baptiserons ! ».

2. Un débat emprunt de théâtralité

Le débat s’apparente à un débat philosophique. Nous sommes en présence de tous les modes de restitution de la parole, style direct, indirect, indirect libre, ainsi que la narration. Concernant les échanges directs, nous avons des répliques précédées de guillemets et de tirets: « s’écria Kerkabon ». Les propositions exclamatives et interrogatives sont nombreuses, comme « Nous le baptiserons ! », « Comment se fait-il que les Hurons ne soient pas catholiques ? ». Le style indirect renvoie aux paroles du personnages et les inclut dans la narration de sorte que discours et récit se confondent. L’ingénu répondit qu’en Angleterre…, il témoigna que… ; enfin il dit qu’il… – Nous retrouvons le style indirect libre dans les phrases suivantes : «s’il avait choisi la religion anglicane ou la gallicane, ou la huguenote» ou encore, «et que même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât inconstance».

Ce débat théâtral est au service d’une critique et d’une dénonciation de l’ethnocentrisme, du prosélytisme, de la bêtise et de l’intolérance.

II. Visée critique = satire et procès

1. La dénonciation de l’ethnocentrisme

L’ethnocentrisme fait l’objet d’une critique acerbe. Voltaire critique les européens et leur vanité. Nous avons vu Melle de Kerkabon faire preuve d’intérêt personnel et d’égoïsme lorsqu’elle souhaite faire baptiser le huron. L’ethnocentrisme consiste à vouloir ramener à son groupe les membres encore extérieurs de façon à ce qu’il n’y ait plus de différence.
Il s’agit en fait de faire le procès de la non acceptation des différences, c’est à dire de l’intolérance.

2. Le procès du prosélytisme

La communauté désireuse de convertir le Huron fait preuve de prosélytisme. Pour Melle de Kerkabon et Mme de Saint Yves, la conversion va de soi. Il est en effet impensable que la population colonisée conserve ses croyances.
Le fait que l’ingénu ne soit pas anglican confirme aux yeux de Melle de Kerkabon, l’irréligion des anglais = «Ces malheureux anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser».

3. La dénonciation de la bêtise et de l’intolérance

Le philosophe démontre que l’intolérance va souvent de pair avec les préjugés et le manque de réflexion. Ainsi par exemple, le bailli n’imagine pas qu’un Huron puisse avoir une religion autre que celle des puissances colonisatrices. Il méconnaît la liberté de culte et la diversité ethnologique. Voltaire dénonce l’étroitesse d’esprit des gens faisant preuve d’intolérance. Dans le débat autour de la tolérance, s’opposent 2 thèses – le relativisme qui estime qu’un homme doit avoir la religion de son lieu de naissance et la thèse de la supériorité d’une religion sur toutes les autres. Le personnage du Huron ne se laisse pas influencer. Il revendique sa religion = «je suis de ma religion… comme vous de la vôtre». Par conséquent, les partisans du relativisme prônent la liberté de pensée et du culte. Il n’est pas question de convertir = «l’ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait personne = que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion». Les partisans de la conversion au contraire veulent amener à leur religion les hommes non convertis = «Nous le baptiserons» – Le Huron est en fait le porte parole de Voltaire. Il vante le modèle anglais et s’oppose an fanatisme religieux.

Conclusion

Ce repas illustre les thèses de Voltaire sur la liberté de pensée et de culte. L’argumentation porte sur l’intolérance religieuse. Le récit de présente sous la forme d’une scène qui pourrait être jouée en mettant en scène des personnages caricaturaux.
L’intérêt de cet extrait est avant tout philosophique, car nous avons un aperçu des idées, forces des lumières et de l’auteur comme la tolérance et la liberté religieuse.

Du même auteur Voltaire, De l'horrible danger de la lecture Voltaire, Candide, Chapitre 5, La moitié des passagers...planche Voltaire, Le Monde comme il va, Les lettres Voltaire, L'Ingénu, Chapitre 14 Voltaire, Zadig, Chapitre 1, Le Borgne Voltaire, Zadig, Chapitre 3, Le chien et le cheval Voltaire, L'Ingénu, Incipit Voltaire, L'Ingénu, Chapitre 6, L'Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux Voltaire, Traite sur la tolérance, Chapitre XXIII, Prière à Dieu, Ce n'est donc plus [...] donne cet instant Voltaire, Micromégas, Chapitre 1

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